De 1892 à 1954, près de douze millions de migrants venus d’Europe passent par Ellis Island pour entrer aux Etats-Unis. Au seuil de l’Amérique, sur ce bout de terre au large de la baie de New York, dans un tohu-bohu incessant rythmé par les arrivées, les migrants attendent, chargés de leurs bagages, de leurs rêves et de leurs craintes. Ellis island, « l’île des larmes », n’accueille pas les immigrants. Elle les inspecte. Elle les ausculte. Elle les interroge. Le bureau de l’immigration, administré par le gouvernement fédéral, traque la maladie, vérifie le passé des migrants, scrute leurs opinions et leurs projets. L’Amérique se méfie de ces nouveaux migrants venus du sud ou de l’est de l’Europe, catholiques et juifs, et les soupçonne d’amener la maladie ou la délinquance. Au moindre doute, le nouveau venu se trouve retenu pour des examens et des vérifications complémentaires. En 1924, la loi des quotas freine l’immigration et favorise les « anciens » immigrants au détriment des « nouveaux ». Après un lent déclin de trente ans et une histoire agitée, le centre ferme définitivement ses portes au milieu des années cinquante. En 1990, un musée s’installe dans l’île, entre les murs du centre réhabilité.
Entre l’errance, l’espoir et le contrôle, les figures d’Ellis Island hantent aujourd’hui l’imaginaire de toutes les migrations. Mais la mémoire ne dit pas l’histoire. Ellis Island n’a jamais été la seule porte d’entrée aux Etats-Unis. De 1855 à 1890, à New York, les migrants passent par Castle Garden. Dans la baie de San Francisco, Angel Island filtre ceux qui viennent d’Asie. Et d’une rive à l’autre de l’Atlantique, les histoires d’immigration divergent. En France, avant le premier conflit mondial, au moment où Sherman produit ses premières images, l’entrée des migrants reste libre. L’organisation et le contrôle viendront plus tard, avec les nécessités de la guerre et de la reconstruction.
En 1892, juste après l’ouverture d’Ellis Island, Augustus Frederick Sherman (1865-1925), fils d’un commerçant de Pennsylvanie, photographe amateur, entre comme employé au Bureau de l’immigration. Une position privilégiée qui lui donne accès aux femmes et aux hommes détenus dans le centre, en attendant que l’on statue sur leur sort.
Pendant vingt ans, de 1905 à sa mort en 1925, il construit une œuvre photographique autour de ces migrants, saisis entre deux mondes, entre deux vies, entre la peur et l’espoir, enfermés symboliquement dans le cadre au moment où ils sont retenus entre les murs d’Ellis Island. De ce travail, il reste aujourd’hui près de 250 images, longtemps oubliées, qui entrent dans les collections du musée d’Ellis Island à la fin des années 1960, après un don de la nièce du photographe. On sait peu de chose sur le dispositif photographique mis en place par Augustus F. Sherman. Après s’être, un temps, essayé à la liberté du reportage, il décide de se consacrer au portrait. Au début du siècle, le genre reste figé par les contraintes techniques : un matériel lourd, des temps de pose encore longs.
Sherman travaille de préférence en intérieur, devant un fond neutre, le plus souvent un paravent emprunté à la salle d’examen médical. Quelques-uns de ses portraits sont pris en extérieur, en lumière naturelle, sur une terrasse, une pelouse ou les toits du bâtiment. De ses modèles, ne restent que quelques indications manuscrites, inscrites sur les photographies. Elles portent le plus souvent sur la nationalité, la religion ou la profession de ceux qui posent, mais les histoires singulières sont passées sous silence. Car Augustus Frederick Sherman se soucie peu de mettre en valeur la personnalité de ses modèles, comme c’est la règle dans le portrait classique. Dans cette photographie de « types », le fond neutre gomme le contexte, isole le modèle pour mettre l’accent sur des traits physiques censés révéler le « caractère » de tout un groupe. Le recours fréquent aux costumes redouble ici le poids du collectif et accentue le sentiment d’altérité.
Le travail d’Augustus F. Sherman s’inscrit en fait dans un nouvel usage de la photographie qui vise à révéler, identifier, classer. Dans le sillage de l’anthropologie naissante, tout le second XIXe siècle est traversé d’une obsession « scientifique » à contrôler les hommes et hiérarchiser les peuples, à travers un vaste dispositif de mesures et de représentations, où la photographie occupe une place centrale. Aux Etats-Unis, les photographies de Sherman vont nourrir le débat autour de la suprématie anglo-saxonne et les dangers représentés par les nouveaux immigrants. Mais elles sont publiées sans la signature de leur auteur et l’on ne trouve pas trace de son accord formel. Travail de commande chargé d’aider ceux qui entendent sélectionner les migrants ? Adhésion d’un amateur brillant à la vulgate esthétique de son temps ? Le face-à-face du photographe et de ses modèles recèle trop de tensions, de profondeur et de complexité pour être réduit à la mise en œuvre d’un procédé. Accompagnées du silence de leur auteur, les images d’Augustus F. Sherman gardent une part de leur secret et finissent ainsi par faire œuvre.
NB : ces deux documents ont été écrits par des enseignants et pour des enseignants désireux de visiter l’exposition avec leurs classes. Ils s’inscrivent dans un livret d'accompagnement pédagogique regroupant d’autres ressources (voir le livret), mais ils peuvent également s’adresser à un public beaucoup plus large.
Depuis 1973 le musée d’Ellis Island collecte des témoignages d’immigrés passés par Ellis island entre 1892 et 1954. Ce recueil d’archives orales a été initié par une employée du National Parc Service, Margo Nash, et a pris de l’ampleur au fil des année. Il comprend aujourd’hui 2000 témoignages oraux. Les récits collectés traitent de la vie quotidienne dans les pays d’origine, de l’histoire familiale, des raisons du départ, du voyage, du passage par Ellis Island et enfin de l’adaptation à la vie aux États-Unis. Le corpus comprend des interviews de personnes originaires de 12 pays différents, ainsi que des interviews d’anciens employés d’Ellis Island. La plupart des interviewés ont atteint les 80 ans, le plus âgé ayant 106 ans, le plus jeune 46 ans.
Le musée d’Ellis Island met à la disposition de la Cité trois interviews de Français partis s’installer aux Etats-Unis. Ces entretiens ont été conduits par Mme Janet Levine entre 1992 et 1995. Il s’agit d’entretiens audio en anglais accompagnés de leur transcription.
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Pour plus d’information sur les archives orales d’Ellis Island :
Oral History Project, Ellis Island Immigration Museum, New York City, New York, 10004. Tél (212) 363-3200, ext. 156. Fax (212) 363-6302.
Sites web : http://www.ellisisland.com
http://www.nps.gov/elis/
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