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Le laisser-passer de Saïd Abtout

17 octobre 1961

Laisser passer de Saïd Abtout

Laisser passer daté du 6 octobre 1961 émis par la mairie de Bagneux autorisation Saïd Abtout à circuler après le couvre feu © Établissement Public du Palais de la Porte Dorée / Collections du Musée national de l'histoire de l’immigration


Collection du musée

Donateur/prêteur : Don de Saïd Abtout


Né en 1930 en Algérie, Saïd Abtout s’engage dès ses 15 ans en politique. Fuyant le régime colonial et la misère, il arrive dans l’hexagone en 1948. Ouvrier, il partage les luttes politiques et syndicales de part et d’autre de la Méditerranée. Licencié du secteur privé en raison de son militantisme, il est recruté par la mairie de Bagneux et, en parallèle d’activités syndicales et politiques, s’engage dans le milieu associatif, culturel et sportif. En 1958, en pleine guerre d’Algérie, il retourne dans son village natal de Mizrana près d’Alger, s’engage aux côtés du FLN mais son appartenance au parti communiste est mal vue. Saïd Abtout regagne la France et son poste d’employé municipal à Bagneux, poursuivant son engagement politique.

Gardant un pied dans les actions militantes, il est appelé à manifester à la date du 17 octobre 1961. Lors d’un entretien accordé au MNHI en 2011, Saïd Abtout se souvient : “Le 16 au soir, un responsable du FLN vient me voir et me dit : ‘Demain soir, on manifeste au Quartier Latin.’ Il insiste : ‘C’est non violent, il ne faut rien avoir sur soi, même pas un petit canif.’ Bien que réticent, je suis allé par discipline au rendez-vous. J’ai pris part dans le cortège dans le groupe de tête, à une dizaine de mètres des premiers manifestants. À la limite du pont Saint-Michel, les flics casqués foncent sur nous, le carnage commence. Coups de matraque sur la tête et une fois par terre, coups de bottes toujours sur la tête. Un déchaînement et une violence incomparables. L’un d’eux fonce sur moi, je me sauve, je saute par-dessus le capot d’une voiture, lui, trop lourd et plus âgé ne peut me rattraper. Plus loin derrière, les petits chefs du FLN devant la fontaine Saint-Michel crient : ‘Ne vous sauvez pas, frères !’ Ils n’ont pas vu la boucherie des premiers rangs.
Je n’ai jamais respecté le couvre-feu. Par principe, mais aussi de par mes obligations professionnelles et militantes : chauffeur de transport en commun, projectionniste pour les associations, initiateur fédéral de ski alpin pour la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail). J’ai été plusieurs fois arrêté, malgré l’attestation d’Henri Ravera, maire-adjoint de Bagneux, et relâché. Une fois, amené au commissariat du XIVe arrondissement de Paris, on me demande d’aller à la préfecture pour obtenir l’autorisation de circuler après 22 h 30. ‘Ce papier de ton maire n’est pas valable, il est de connivence avec vous !’ me lance le commissaire. Ce maire de Bagneux, Albert Petit, député communiste avant la guerre, déporté dans le Sud algérien, a été traîné plusieurs fois devant les tribunaux en tant que directeur de la publication de L’Aube nouvelle et pour ses prises de position pour l’indépendance de l’Algérie
.”

A l’indépendance de l’Algérie, en 1962, Saïd Abtout prend la nationalité algérienne et rentre dans son pays d’origine. Il devient directeur technique de la Fédération algérienne de ski et sports de montagne. Le pull donné au Musée national de l’histoire de l’immigration, aux côtés de photographies et de documents administratifs, est sa tenue réglementaire : « “Indigène français débarqué en France en 1948 ; Algérien en 1962, j’ai emmené avec moi un peu de savoir, d’expérience professionnelle, de laïcité et de démocratie.” (Saïd Abtout, 2011).

Poursuivant ses activités politiques, Saïd Abtout est impliqué dans la diffusion du journal Alger républicain, très populaire mais réprimé par le pouvoir. Opposant au coup d’état d’Houari Boumediene en 1965, Saïd Abtout est emprisonné pendant un an et torturé. A sa sortie de prison, il trouve un emploi dans une entreprise textile en Kabylie où il devient cadre supérieur avant d’être muté pour militantisme syndical. Pendant la décennie noire des années 1990, il est menacé et demande à retourner en France. Malgré de nombreux soutiens, il n’y parviendra qu’en 2005, rejoignant sa femme qui possédait la double nationalité.

 

Source : Hélène du Mazaubrun, « Le double exil de Saïd Abtout », Hommes & migrations, n°1295, 2012,

 


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