Des inconnus chez nous (1920)

Dans l’entre-deux-guerres, le racisme de l’ignorance cède peu à peu la place à un paternalisme parfois pesant mais assurément rempli de bonnes intentions. Un paternalisme parfois extrême, qui peut aller jusqu’à l’amour immodéré de l’autre.

Les “indigénophiles”

En 1920, un livre intitulé Des inconnus chez moi symbolise l’évolution de la société française dans l’entre-deux-guerres et le passage progressif du racisme de l’ignorance au paternalisme.

L’auteur, Lucie Cousturier, une dame de la bonne bourgeoisie que rien ne prédisposait à devenir “l’amie des Noirs” (c’est comme cela qu’on l’appelle dans les années 20), décrit l’arrivée des troupes sénégalaises près de sa villa de l’Esterel en des termes qui reflètent bien l’état d’esprit des Français de l’époque : “Qu’allons-nous devenir ? (...) Nous ne pourrons plus laisser nos petites filles aller sur les chemins parmi ces sauvages.”

Mais petit à petit, Lucie Cousturier est amenée à cotoyer ceux qu’elle appelle au début du livre des “brutes au teint d’ébène”. Elle organise des cours d’alphabétisation et passe peu à peu de la peur au maternalisme. Tout en faisant des efforts, remarquables pour l’époque, pour comprendre ceux qu’elle a pris sous son aile protectrice, Lucie Cousturier véhicule un maternalisme qui se veut bienveillant : “l’indigène” est un “grand enfant” qui ne demande qu’à accéder à la culture du colonisateur. Elle est l’achétype de ceux que l’on appelle alors les “indigénophiles”.

L’amour immodéré de l’autre

Dans l’entre-deux-guerres, des intellectuels, écœurés par la “boucherie de 14-18”, critiques envers les “ravages du progrès”, fascinés par “l’Orient”, les “arts nègres”..., influencés par l’ethnologie naissante, vont ainsi faire des peuples extra-européens les rédempteurs de l’humanité.

Les “indigénophiles”, ces précurseurs de ce que l’on appellera le “tiersmondisme” dans les années 1960-1970, militent déjà pour l’indépendance des colonies. Certains d’entre eux iront très loin dans la critique de “l’Occident déshumanisé” et dans la défense et illustration des peuples extra-européens, jusqu’à verser dans un amour immodéré et apologétique de l’autre, dont le versant logique est la haine de soi.

En février-mars 1929, un article de Francis de Momiandre dans le journal édité à Paris La Dépêche africaine illustre bien cette dérive essentialiste : “Le lyrisme des Noirs emprunte à cette fermentation [de la nature tropicale] son vertige. Il est éperdument instable, mouvant, dansant. Il est éperdument libre, comme nous ne le pouvons pas, avec nos satanées semelles de plomb que la logique nous a attachées aux pieds depuis que nous sommes blancs.”