L’art contemporain à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration

Les enjeux d’une collection

par Isabelle Renard (chargée de mission pour la collection d’art contemporain du musée Co-commissaire de l’exposition J’ai deux amours)

« Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps »1. Giorgio Agamben

 

Climbing down de Barthélémy Toguo, 2004 © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Climbing down de Barthélémy Toguo, 2004 © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Le musée de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, qui a ouvert ses portes à Paris en octobre 2007, peut se prévaloir d’une histoire tout à fait singulière dans le champ des musées nationaux. Créé sans collection préexistante, il lui a fallu constituer, dans un calendrier restreint, une collection originale sur le sujet complexe de l’histoire de l’immigration. Aussi les premiers axes ont-ils été déterminés par les thématiques développées dans l’exposition permanente, Repères2 (en savoir plus). Très vite, la pluralité et le croisement des regards se sont imposés : les collections ont été bâties sur le dialogue entre histoire, anthropologie et création artistique. L’art contemporain constitue donc, précisément, l’un des fonds du musée.

 

Le choix de l’art contemporain

Aujourd’hui, un certain nombre d’institutions prennent le parti de l’art actuel. La réflexion d’artistes vivants sur des œuvres plus anciennes ou des sujets de société peut nous inciter à renouveler notre regard, créer une impulsion, favoriser une plus grande fréquentation du public. Avec le risque que cela ne devienne un phénomène de mode. La Cité a souhaité inscrire l’art au sein de ses collections, et ce dès le départ, dans son Projet scientifique et culturel, afin de constituer progressivement un ensemble qui soit significatif de la problématique de l’immigration3.
Par ce choix, l’ensemble des documents et objets de l’exposition permanente, et de ceux régulièrement collectés, interagissent et se mesurent à des œuvres singulières. Ces dernières, par leur diversité formelle (photographie, vidéo, installation, sculpture, écriture...) et leur polysémie, sont susceptibles d’éveiller l’attention et la sensibilité du spectateur sur les questions soulevées par l’histoire de l’immigration. Et parce que « l’art contemporain se trouve souvent à la frontière qui sépare l’information de la fiction, frontière entre le documentaire et la mise en abîme de notre société4 », il est choisi comme une « entrée en matière5 » possible à l’analyse de ces questions.

Afin que les œuvres produisent du sens, le musée est amené à sélectionner des itinéraires et des travaux se référant directement aux thématiques développées par la Cité. Or les notions de frontière, de territoire, d’exil, de perte, de migration, de questionnement identitaire, de même que l’enrichissement d’existences en mouvement, sont au cœur de la démarche d’un grand nombre d’artistes français ou étrangers travaillant, pour la plupart, en France.
L’origine étrangère ne constitue bien évidemment pas un critère de choix. Mais il est indéniable que les auteurs des productions acquises jusqu’à présent sont en majorité issus de l’immigration. Si ces derniers réfutent la qualification facile d’ « artiste immigré », il n’en demeure pas moins que leur histoire personnelle nourrit bien souvent leur réflexion6 et engendre des œuvres où l’enjeu est à la fois « esthétique et politique»7
Nombre d’artistes, dont l’histoire individuelle n’est pas toujours liée à l’immigration, sont choisis par ailleurs pour la qualité réflexive de leur travail qui éclaire avec pertinence certains thèmes abordés. « Si l’art n’a pas de frontières, les artistes qui le produisent sont ancrés dans une réalité sociale, politique, économique qui influe nécessairement sur leur production»8

Lorsque l’intime s’invite dans la réflexion artistique

 

Malik Nejmi, Bâ Oua Salâm, 2005 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CNHI

Malik Nejmi, Bâ Oua Salâm, 2005 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CNHI

Chez une nouvelle génération d’artistes, d’origine immigrée pour la plupart, l’histoire personnelle et familiale tutoie la grande histoire et génère une dynamique fondatrice. Utilisant le réel, ils le subsument et donnent naissance à une œuvre où récit autobiographique, parcours familial, quête identitaire et fêlures de l’être se conjuguent à la création. Autant de pistes qui permettent une lecture possible des travaux, présents dans la collection, de Kader Attia, Bruno Boudjelal, Hamid Debarrah, Karim Kal, Malik Nejmi ou Zineb Sedira.

 

 

 

Anatolia, d'Eduardo Arroyo, 1976 © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Anatolia, d'Eduardo Arroyo, 1976 © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

L’artiste, influencé par sa propre existence, observe la société et n’hésite pas à croiser dans son geste créateur son parcours individuel et les mouvements du monde. Chez certains, et c’est le cas notamment pour Ghazel, Barthélémy Toguo ou Taysir Batniji, l’œuvre dépasse l’expérience personnelle pour atteindre une dimension universelle. Le nomadisme se transmue en ligne de vie, en métaphore de la création.

 

Enfin, l’expérience de l’exil, volontaire ou forcée, inspire les démarches artistiques d’Eduardo Arroyo, d’Oscar Rabine ou de Roman Cieslewicz. Plus récemment, elle insuffle, chez des artistes comme Mona Hatoum, Shen Yuan ou Chen Zhen, des trajectoires errantes que traduisent des œuvres fortement allégoriques.

Une posture du regard qui se fait posture de réflexion

 

Jacqueline Salmon, Le Hangar, Sangatte, mai 2001 © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Jacqueline Salmon, Le Hangar, Sangatte, mai 2001 © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Bien des artistes, à l’instar de Mohamed Bourouissa, Denis Darzacq, Ad van Denderen, Olivier Jobard, Bouchra Khalili, Florence Lazar, Thomas Mailaender, Rajak Ohanian, Mathieu Pernot, Maureen Ragoucy, Jacqueline Salmon, Bruno Serralongue, Patrick Zachmann, Santi Zegarra, s’emparent de médiums tels la photographie ou la vidéo pour examiner le monde, le déchiffrer et le donner à voir à travers leur prisme. Procédant à une capture du réel, ils se font passeurs d’images et d’une certaine réalité.

 

 

En ouvrant des perspectives, ils font émerger des interrogations autant esthétiques que politiques. Et c’est la question de la représentation qui est en jeu ici. Sans doute, la frontière entre la photographie de reportage et l’image plasticienne devient-elle poreuse. Mais si certains travaux photographiques se rapprochent du documentaire, ils se rattachent cependant à la sphère artistique en accordant une large place aux questions formelles (composition, format, cadrage, séries...).

C’est justement au creux de cette réflexion plastique que se révèlent le point de vue de l’artiste, son rapport et sa présence au monde. Il propose une « manière de voir », suggère une autre façon d’appréhender le fait migratoire. On serait alors tenté de reprendre les mots de Philippe Piguet au sujet de l’œuvre de Barthélémy Toguo et de les prêter à ces artistes concernés par les « humeurs et (...) rumeurs du monde9 ».

Le temps du regard10

 

Territoire, 2002, Gilles Delmas © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Territoire, 2002, Gilles Delmas © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Des champs d’interrogation majeurs se dessinent progressivement autour des notions de circulation (départ, voyage, frontière, transit, retour), de désir et de désillusion, d’identité (construction d’identités complexes, d’identités en migration). L’œuvre d’art se frotte au documentaire, mais le dépasse bien souvent par sa dimension symbolique, métaphorique, chez Kimsooja, Gilles Delmas ou Diadji Diop, par exemple. Sa signification franchit les frontières, élargit les champs d’analyse – comme l’installation de Melik Ohanian ou les néons de Claire Fontaine – et ouvre la réflexion sur l’exil à l’Europe et au monde.
Aussi, les collections d’art contemporain de la Cité connaissent-elles, au fur et à mesure de leur enrichissement, une certaine évolution. À l’image d’un monde en mutation culturelle, économique, sociopolitique, elles se font l’écho d’un processus créatif en mouvement.

 

Les artistes, souvent en transit entre leur pays d’origine et les capitales culturelles d’aujourd’hui, font de Paris, New York, Berlin, Londres, Pékin, Beyrouth... les escales de trajectoires intimes et artistiques. Leurs œuvres, reflets de ces identités croisées, témoignent de cette tension ressentie entre ancrage et déracinement, qui devient le lieu même de leur créativité. La fonction illustrative de l’œuvre s’estompe au profit de la réalité créée par l’intervention artistique elle-même. Les figures de Djamel Tatah, par exemple, « essaient de représenter le monde sur un mode métaphorique »11 : elles invitent au silence et à la méditation.

Sans titre, Djamel Tatah 3

Ensemble de 4 tableaux, 2008, Huile et cire sur toile, Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CNHI

Aborder le fait migratoire par le biais de l’art contemporain, c’est donc envisager un autre type de langage. Non que l’œuvre d’art offre une vérité ou un message plus important que celui de l’historien, du sociologue ou de l’ethnologue. Il s’agit juste d’une expression, d’un regard particulier et subjectif sur le phénomène qui peut trouver sa place dans un musée d’histoire. Les œuvres d’art sont des pensées en images, en vidéo, en sculpture. Des messages qui peuvent être « interprétés non seulement du point de vue de l’histoire des formes mais aussi comme un enjeu qui dépasse celui de l’art pour rejoindre la société ou le politique »12.

 

 

 

L’art contemporain peut donc interpeller, questionner, étonner, déstabiliser. Pour l’artiste Chen Zhen :
« Une vraie œuvre d’art devrait être ouverte aux interprétations et aux malentendus. La qualité d’être ouverte à une vaste série d’interprétations, avec l’éventualité d’un contresens, est l’un des aspects et des problèmes les plus excitants de la création artistique. C’est une merveilleuse passerelle de communication, qui n’implique pas une compréhension facile et directe mais qui encourage l’interrogation et la réflexion. L’art ne raconte pas une histoire, il n’a pas besoin de s’imposer au spectateur. Quand celui-ci, devant une œuvre, demande ce que c’est, l’œuvre en retour lui demande qui il est »13.
Par leurs prises de position, leurs sollicitations visuelles et émotionnelles, la diffraction de leurs points de vue, les artistes engagent le spectateur à se confronter au monde actuel et à saisir l’apport de l’art à l’histoire. Ils le font entrer dans le « temps du regard ».
Un dernier élément préside, inconsciemment peut-être, à la sélection des œuvres et laisse place à cette part impalpable d’enchantement. Ne l’oublions pas, comme le dit Jean-Hubert Martin, « c’est par le mot de “magie” que l’on qualifie communément l’influence vive et inexplicable qu’exerce l’art »14


Isabelle Renard, « L’art contemporain à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration. Les enjeux d’une collection »
Introduction au catalogue J'ai deux amours. La collection d’art contemporain,
Cité nationale de l’histoire de l’immigration-Montag Editions, 2011, 244 p.
ISBN 978-2-919040-07-0

 

Notes :
1. Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Paris, Payot & Rivages, coll. « Rivages poche/Petite bibliothèque », traduit de l’italien par Maxime Rovere, 2008.
2. Cf. Hélène Lafont- Couturier, « Les coulisses d’une collection en formation », in Hommes & Migrations, n° 1276, mai-juin 2007.
3. Cf. Le Projet scientifique et culturel de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, mars 2006, p. 19.
4. Catherine Francblin, Damien Sausset, Richard Leydier, L’ABCdaire de l’art contemporain, Paris, Flammarion, 2003, p. 11.
5. L’expression est de Jean-Claude Duclos, in « L’immigration au Musée dauphinois », colloque (Im)migration, mémoire et musée. Comparaison France/États-Unis, Clarke Center-Dickinson College et laboratoire FRA.M.ESPA-Diaspora (CNRS), université de Toulouse-
Le Mirail, Carlisle, 10-12 novembre 2005.
6. Cf. Philippe Dagen, « La jeune garde prend la relève », in Le Monde 2, n° 101, 21-27 janvier 2006.
7. L’expression est de Simon Njami dans son analyse de la création africaine contemporaine in « Chaos et métamorphose », Africa remix, l’art contemporain d’un continent, catalogue de l’exposition présentée au Centre Pompidou (25 mai-8 août 2005), Paris, Centre Pompidou, 2005, p.24.
8. Cf. Marie-Laure Bernadac, « Remarques sur “ l’aventure ambiguë ” de l’art contemporain africain », in Africa remix..., op. cit., p. 12.
9. Philippe Piguet, « Barthélémy Toguo, être au monde », in Toguo/Cissé, catalogue d’exposition, Institut français de Dakar, Galerie Le Manège, Centre culturel François Villon de Yaoundé, 7 mai- 30 juin 2010, a.p.r.e.s. éditions, 2011, p. 42. (Livre DVD avec un documentaire de Gilles Coudert.).
10. L’expression est de Daniel Arasse in Anachroniques, Paris, Gallimard, coll. « Art et Artistes », 2006, p. 41. 11. Djamel Tatah, cité par Philippe Dagen, in « La jeune garde prend la relève », art. cit.
12. Interview de Bruno Serralongue, in « Bruno Serralongue, passeur d’images », Hommes & Migrations, n° 1263, septembre-octobre 2006.
13. Chen Zhen, « Nehama Guralnik : Correspondance avec Chen Zhen (1997-1998) », in Chen Zhen, Les entretiens, sous la direction de Jérôme Sans, coproduit avec le Palais de Tokyo, Les Presses du réel, Dijon, coll. « Documents sur l’art », 2003. Correspondance déjà publiée dans le catalogue de l’exposition « Jue Chang/Fifty strokes to Each », Museum of Art de Tel Aviv, 1998.
14. Magiciens de la terre, catalogue de l’exposition du Musée national d’art moderne et Grande Halle (La Villette, 18 mai-14 août 1989), Paris, Centre Pompidou, 1989. Voir l’introduction de Jean-Hubert Martin.