L’immigration algérienne en France

De la fin du XIXè siècle à 1962

La présence algérienne en France s’inscrit désormais sur plus d’un siècle d’une histoire singulière. Les Algériens nourrissent un flux migratoire précoce et important de coloniaux vers la métropole dès la seconde moitié du XIXe siècle. Ni Français, ni étrangers jusqu’en 1962, les Algériens sont tour à tour "indigènes", "sujets français" puis "Français musulmans d’Algérie". Cette immigration qui ne dit pas son nom connaît pourtant bel et bien les difficultés de l’exil et, fait inédit, impulse de la métropole le combat pour l’indépendance. 

M. et Mme Messaoudi dans leur épicerie. Années 50, Levallois-Perret

M. et Mme Messaoudi dans leur épicerie. Années 50, Levallois-Perret © Collection particulière

Aux origines de l’immigration algérienne

L’émigration algérienne ne coïncide pas avec la conquête coloniale de 1830. L’Algérie devient au contraire une colonie de peuplement et une terre d’immigration attirant des centaines de milliers d’Européens (Français, Espagnols, Italiens, Maltais). La mise en place du système colonial sur ce territoire, administré en tant que départements français à partir de 1848, aggrave considérablement la situation des populations autochtones. La paupérisation - exacerbée en milieu rural, la très forte croissance démographique, la pression foncière, les spoliations, le manque de ressources entraînent un double phénomène d’exode rural et d’émigration à la fin du XIXe siècle.
Majoritairement Kabyles, des hommes dans la fleur et la force de l’âge fournissent un apport de main-d’œuvre dans les villes et les exploitations agricoles du littoral méditerranéen de la métropole, avec comme premier point d’ancrage la ville de Marseille. Ils sont employés comme journaliers agricoles, terrassiers, colporteurs ou manœuvres.
La Kabylie, région particulièrement pauvre est le principal réservoir de candidats à l’émigration. Un véritable projet migratoire est élaboré collectivement par la famille ou l’assemblée du village (djema’a). Hommes seuls en métropole mais pas célibataires, ils sont bien souvent mariés par leurs familles avant leur départ, comme une façon de s’assurer leur retour au village. Leur salaire ne leur permet que de survivre en métropole, les sommes durement épargnées devant assurer la subsistance de leurs familles. Ces hommes jeunes et actifs sont désignés pour partir pour une durée prédéterminée, le plus souvent quelques mois, d’où la fréquence des rotations entres départements métropolitains et algériens (en moyenne tous les deux ans). Une fois de retour, ils sont bien souvent relayés par d’autres jeunes hommes de leur village qui les remplacent dans leur logement et même sur leur poste de travail. Les travailleurs migrants d’Algérie composent un véritable noyau communautaire en métropole. Les hommes, sur la base de la famille élargie, du village ou de la région d’origine, se retrouvent et mettent en place un réseau de solidarité et de sociabilité facilitant l’accès à un toit, à un travail, les nouvelles du pays, le maintien de traditions culturelles ou religieuses.

La veille de la Première Guerre mondiale révèle l’implantation en métropole d’une véritable communauté algérienne. Mais du fait de leur statut spécifique, ni Français ni étrangers, le dénombrement n’est pas aisé. Lors du recensement de 1901, ils ne sont pas distingués des Français mais apparaît la mention de "travailleurs originaires d’Algérie". Ils restent bien loin derrière les migrants européens. Une enquête de 1912 comptabilise 4 à 5 000 Algériens en métropole dont un millier dans la capitale et sa périphérie. Ils ne font plus seulement partie du salariat agricole, mais appartiennent aussi au prolétariat industriel et urbain. Ils travaillent par exemple à la raffinerie Say, à la Compagnie des Omnibus et sur les chantiers du métropolitain à Paris, les usines Michelin, dans les mines du Pas-de-Calais, les industries lyonnaises, sur les docks du port de Marseille. Le patronat apprécie l’apport de cette main-d’œuvre docile et bon marché, non négligeable eu égard aux forts besoins de l’industrie, et souhaite également y recourir pour briser les grèves ouvrières.

Guerre 1914-1918. Soldats nord-africains (Nord de la France)

Guerre 1914-1918. Soldats nord-africains (Nord de la France) © Roger-Viollet

Mais c’est la Grande Guerre qui amorce un mouvement migratoire représentatif vers la France. Près de 100 000 travailleurs d’Algérie auxquels s’ajoutent 175 000 soldats coloniaux sont recrutés entre 1914 et 1918. Les pouvoirs publics renvoient après l’armistice tous les travailleurs et soldats dans leurs colonies d’origine, même si quelques-uns parviennent à rester en France.

L’entre-deux-guerres ou la naissance du nationalisme algérien et l’accélération de l’immigration

Dès 1921, plus de 35 000 "sujets" algériens sont recensés en France, leur nombre atteint plus de 85 000 en 1936, avant de redescendre à 72 000 à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Ouvrier agricole nord-africain en France. Vers 1939 © LAPI / Roger Viollet

Ouvrier agricole nord-africain en France. Vers 1939 © LAPI / Roger Viollet

Au sens strict, on ne parle pas d’immigration puisque les Algériens ont la nationalité française et ne sont donc pas des étrangers, tout en ne bénéficiant pas des droits des citoyens français.
Les flux sont soumis à une sévère réglementation. La venue en métropole est subordonnée à la présentation d’un contrat de travail, d’un pécule de garantie, d’un certificat après contrôle sanitaire puis d’une carte d’identité avec photographie.
L’immigration de l’entre-deux-guerres reste une immigration de travail, masculine et jeune, rythmée par de nombreux allers-retours (le solde migratoire est même négatif au début de la crise économique des années 1930). Ce fort courant migratoire suscite maintes critiques en Algérie, essentiellement de la part des autorités, entrepreneurs ou colons inquiets d’une hémorragie de la main-d’œuvre.

Fête de l'aïd el Kebir à la mosquée de Paris, 22 février 1937 © Keystone/Eyedea

Fête de l'aïd el Kebir à la mosquée de Paris, 22 février 1937 © Keystone/Eyedea

De l’autre côté de la Méditerranée, la population algérienne fait l’objet d’une prise en charge particulière. L’inauguration de la Grande Mosquée de Paris (1926) puis de l’hôpital franco-musulman (1935) et du cimetière musulman (1937) situés à Bobigny témoigne d’une intention des pouvoirs publics d’assister et de protéger ses "sujets musulmans". Cependant, ces initiatives ne sont pas exemptes d’une volonté de contrôle et de surveillance de la communauté immigrée. Un service est même spécifiquement créé dès 1925 pour remplir cet objectif : le Service des affaires indigènes nord-africaines (SAINA) avec une Brigade nord-africaine. C’est qu’au sein de la communauté algérienne, les idées nationalistes et anticolonialistes se répandent…

 

Militant de l'Etoile nord-africaine. 1936. Photographie de Marcel Cerf

Militant de l'Etoile nord-africaine. 1936. Photographie de Marcel Cerf © Marcel Cerf / BHVP / Roger-Viollet

Messali Hadj fonde à Paris en juin 1926 l’Étoile nord-africaine. Ses militants s’implantent profondément au sein de la communauté algérienne en prenant appui sur le réseau des cafés-restaurants, des hôtels meublés et des foyers de travailleurs. Le parti nationaliste dénonce le système colonial et revendique l’indépendance de l’Algérie et de l’ensemble des pays du Maghreb. Réunions, tractages, affichages, meetings, journal du parti : les activités nationalistes prennent de l’ampleur autour du Zaïm (guide) et ses 3600 militants actifs. L’Étoile nord-africaine est dissoute le 26 janvier 1937 par un décret du gouvernement du Front populaire. Elle réapparaît le 11 mars suivant sous le nom de Parti du peuple algérien qui est à son tour interdit le 26 septembre 1939.

Lire : Messali Hadj

1954-1962 : Les immigrés algériens dans la guerre d’indépendance

Foyer de travailleurs nord-africains, Puteaux, 1950 © Paul Almasy

Foyer de travailleurs nord-africains, Puteaux, 1950 © Paul Almasy / Akg-images / Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI

La Seconde Guerre mondiale a vu l’arrêt des flux de travailleurs tandis que les troupes algériennes ont payé un lourd tribut à la lutte contre le nazisme et à la Libération de la France.
Les départs vers la métropole reprennent à partir de 1946, facilités par la liberté de circulation, instituée par la loi du 20 septembre 1947.
La guerre d’indépendance, même si elle ralentit légèrement dans un premier temps les nouvelles entrées, ne marque aucun temps d’arrêt dans les migrations algériennes. Au cours de ces huit années de conflit, le nombre des Algériens présents sur le territoire métropolitain passe de 211 000 en 1954 à 350 000 en 1962.

Ce phénomène peut sembler a priori contradictoire : une émigration volontaire et massive vers la métropole qui mène la répression et le conflit contre l’indépendance. Mais la misère et la violence coloniale dont souffre la population dite musulmane sont évidemment exacerbées. C’est le cas notamment avec la politique des camps de regroupement. L’armée française définit des zones interdites, vidées de leurs habitants qui sont se retrouvent dans des campements sous surveillance militaire. Ils regroupent deux millions d’Algériens.

Si l’immigration algérienne demeure une migration économique, les hommes occupant les emplois les plus pénibles et les moins rémunérateurs (principalement dans le BTP et la métallurgie), le contexte éclaire les nouvelles tendances : la présence s’allonge (quatre ans en moyenne, au lieu de deux auparavant), les régions de départ se diversifient (la Kabylie reste en tête, suivie par les départements d’Oran, Constantine, les Aurès, Tlemcen…), les hommes émigrent de plus en plus avec leurs familles (7000 familles en 1954, 30 000 en 1962).

Photographie de Pierre Boulat. Le café de la rue Maître Albert, 1955

Le café de la rue Maître Albert 1955. Photographie. © Pierre Boulat / Cosmos / Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CNHI

Photographie de Pierre Boulat. Famille algérienne, 1955

Famille algérienne logée dans un appartement neuf à Gennevilliers, 1955. Photographie. © Pierre Boulat / Cosmos / Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CNHI

L’implantation de cette nombreuse communauté algérienne en métropole devient un enjeu de premier ordre pour les deux partis nationalistes rivaux : le MNA (Mouvement national algérien) du père du nationalisme Messali Hadj, qui doit faire face aux velléités du FLN (Front de libération nationale) qui a déclenché l’insurrection de la Toussaint rouge, le 1er novembre 1954. Leur affrontement dégénère en une lutte fratricide sanglante au terme de laquelle le FLN s’enracine au sein de l’immigration. Elle devient une force d’appui essentielle à la conduite de la guerre d’indépendance par son apport financier (les cotisations étant obligatoires), son poids idéologique et la pression politique symbolisée. En effet, les pouvoirs publics s’inquiètent de l’émergence au cœur de la métropole d’une véritable contre-société algérienne contrôlée par la Fédération de France du FLN.

Les autorités françaises décident donc de mettre en place des services sociaux spécifiques assurant une prise en charge ciblée des Algériens mais remplissant officieusement une mission de renseignement, associés à une répression sévère.

Manifestation des travailleurs algériens. Paris, 17 octobre 1961 © Roger-Viollet

Manifestation des travailleurs algériens. Paris, 17 octobre 1961 © Roger-Viollet

Dans la capitale, ces fonctions sont confiées à partir de 1958 à Maurice Papon, nommé préfet de police après une affectation en Algérie. Il s’inspire de la stratégie qu’il a pu observer dans le département de Constantine. Les services spécialisés maintiennent à la fois le dialogue et la surveillance de la population algérienne tandis que la répression s’intensifie par le biais d’arrestations massives, de détentions dans des centres administratifs (comme le Centre d’identification de Vincennes ouvert à sa demande en 1959), de fichages ; y compris par le recours à des forces supplétives, en l’occurrence la Force de police auxiliaire créée fin 1959 et surnommée "les harkis de Paris".

L’apogée répressive intervient le 17 octobre 1961, au soir d’une manifestation de 22 000 Algériens organisée par le FLN à Paris, durant laquelle 11 538 personnes sont arrêtées et plus d’une centaine tuée.

Le jour de l’indépendance dans le bidonville de La Folie à Nanterre.

Le jour de l’indépendance dans le bidonville de La Folie à Nanterre. Photo prise par Monique Hervo © Monique Hervo, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, MHC

Le 5 juillet 1962, l’indépendance est célébrée par les immigrés algériens en France à grand renfort de chants et de drapeaux. Une page se tourne, celle d’un fait historique inédit : une guerre coloniale "sans nom", diffusée en métropole où l’immigration se mobilise pour la cause de l’indépendance.

 

 

Pour autant, l’espoir du retour ne se concrétise nullement. L’Algérie indépendante voit partir, de plus en plus nombreux, les jeunes actifs vers la France. Ils contribuent à changer durablement et profondément les sociétés des deux pays.

Peggy Derder, historienne et responsable du département éducation à la Cité, auteur du Point sur : Immigration algérienne et guerre d'indépendance
 

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