Giorgio Molossi

Il fallait oser partir…

Devenu grand-père, Giorgio Molossi a entrepris d’écrire, sur un cahier bleu, son histoire et celle de ses parents, pour que leur périple ne tombe pas dans l’oubli.

Giorgio Molossi, "il fallait oser partir" © Atelier du Bruit

Giorgio Molossi, "il fallait oser partir" © Atelier du Bruit

1942 : Naissance à Gravagna (onze familles et 171 vaches)
1951 : Départ pour l’Argentine à bord du Conte Grande
1960 : Arrivée en France, au Havre
1966 : Installation à Montreuil sous Bois (93)
2000 : “Je ne voudrais pas oublier de vous dire”, début de l’écriture de son histoire familiale

Je suis né dans un petit hameau qui aujourd’hui est totalement abandonné. Tout le monde est parti, les vieux ont émigré, les jeunes sont allés en ville et personne n’est revenu, aujourd’hui c’est un village abandonné. Il s’appelle Gravagna, c’est un tout petit village à 80 kilomètres de Gênes. Il se trouve à 900 mètres d’altitude, c’est une culture de montagne. Quand j’étais enfant, il y avait onze familles et 171 vaches. À l’époque, le ciment existait peu, les maisons étaient toutes faites en pierre. En 1951, il n’y avait ni route, ni eau, ni électricité, juste un chemin de montagne. Chaque habitant avait entre deux et dix vaches.

Les grands parents de Giorgio Molossi

Les grands-parents paternels de Giorgio Molossi, vers 1910 © Collection particulière Giorgio Molossi - L'atelier du bruit

Chaque culture était faite à la main, on labourait tout seul, à dos d’homme ou avec les bêtes. On vivait en économie fermée. Tout ce qu’on pouvait faire soi-même, on le faisait ; tout, sauf le sel et le sucre. On mangeait ce qui poussait, légumes, maïs, châtaignes, pommes, poires. J’allais à l’école à pied et j’avais trois kilomètres à faire, l’hiver dans la neige ou le verglas. Aujourd’hui, on dirait que ce que je raconte là, c’était il y a 200 ans, mais j’ai 63 ans, j’en avais six ; ça ne fait donc que 57 ans, ce n’est pas le Moyen-Âge.
Quand je n’avais pas école ou l’après-midi, après la classe, je prenais le chemin dans l’autre sens avec deux ou trois vaches de mes parents, deux ou trois vaches de mon oncle et j’allais les monter dans les bois, au-dessus du village. Aujourd’hui, on dit "je n’ai pas d’argent", mais ça ne veut pas dire la même chose ; autrefois, les gens n’en avaient vraiment pas.

La photo de Giorgio Molossi © Atelier du Bruit

L’océan

L’hiver, ils partaient vers le sud, de village en village, demander du travail saisonnier. C’était au temps de mes grands-parents. Aujourd’hui, tout est à l’abandon, les champs redeviennent forêt. J’avais 9 ans quand nous sommes partis pour Buenos-Aires, moi, ma mère et ma sœur ; mon père y était déjà depuis deux ans.
Nous sommes partis sur un bateau, il s’appelait le Conte Grande et faisait l’aller-retour de Gênes vers l’Amérique latine, c’était en 1951. On a passé huit jours et huit nuits sans voir la terre, il n’y avait que la mer, c’est quand même immense, l’océan ; je me rappelle encore le numéro de notre cabine, la 233.
Bien sûr, je n’avais jamais pris le bateau, je n’avais jamais quitté mon village et puis j’étais enfant, mais ce qui m’avait frappé, c’était de voir cet immense bateau qui était comme une ville, plein de gens qui partaient, on était 2 000 ou 3 000 personnes. Au départ, on était déjà des pauvres dans la deuxième et la troisième classe, mais quand on a fait escale à Naples, le bateau s’est complètement rempli d’une multitude de gens, surtout des hommes, qui étaient encore plus pauvres que nous et qui ont fait tout le voyage au fond du bateau.

Escale

Dans notre cabine, on avait un hublot, on voyait la mer et le ciel, mais la quatrième classe, c’était des dortoirs sous l’eau. Ils avaient le droit de monter en troisième classe, mais pas plus haut. Nous non plus, on n’avait pas le droit d’aller en première classe. C’était encore au-dessus. Là, il y avait des loisirs, une piscine, des tas de choses comme ça.
Du voyage, il m’est resté en image plusieurs choses. La première, c’est qu’on s’était arrêté à Dakar pour faire une escale. C’était le soir, déjà la nuit tombante. Je n’avais jamais vu de Noirs. Il y avait beaucoup de monde au port, beaucoup d’enfants qui demandaient qu’on leur donne quelque chose et je me rappelle que les gens jetaient l’argent à l’eau et les enfants se jetaient dans la mer pour ramasser les pièces. J’étais petit, je ne savais pas très bien ce que ça voulait dire, mais je sais que ça m’avait déjà beaucoup choqué de voir cette scène ; aujourd’hui, je dirais que c’était comme dans un zoo, comme on peut donner des biscottes à des singes, ça faisait un peu cet effet.
Et puis je me rappelle que deux messieurs étaient montés, deux Africains que je voyais, moi, comme s’ils étaient jumeaux, mais je ne sais pas si c’était vraiment le cas.

Photo de Giorgio et ses parents

Giorgio Molossi avec son père, sa mère et sa sœur, en Argentine, en 1952 © Collection particulière Giorgio Molossi - L'atelier du bruit

Le port de Buenos-Aires

C’était des jeunes gens et je me rappelle qu’ils me souriaient. J’étais curieux, j’allais les regarder, je me plantais en face d’eux, ils me souriaient toujours, ils me disaient des choses, on ne se comprenait pas, bien sûr. Et maman me disait : "Méfie-toi, parce que ce n’est pas des gens comme nous." Il n’y avait aucun racisme, si ce n’est la peur, du fait qu’elle n’avait, elle-même, jamais vu d’Africains.
L’autre chose qui m’a beaucoup marqué, c’était à l‘arrivée à Buenos-Aires. Il y avait tous les gens qui attendaient leurs familles et ils étaient parqués derrière un grillage, un grillage pour les empêcher de venir sur le quai, et alors ça pleurait de tous les côtés : ceux qui étaient sur le bateau et qui étaient pressés sur le pont pour essayer d’apercevoir quelqu’un sur le port, ceux qui étaient pressés derrière ces grilles, tous pleuraient.
C’était des pleurs de joie de se retrouver mais c’était quand même des pleurs. Et puis j’ai vu mon père derrière le grillage et il pleurait aussi de nous retrouver tous.

Déchirement

Photo du père de Giorgio

Dante, le père de Giorgio Molossi, vers 1935 © Collection particulière Giorgio Molossi - L'atelier du bruit

C’est probablement à partir de ce moment-là que j’ai commencé à imaginer le déchirement que ç’avait dû être pour mon père de quitter le village, de nous quitter nous. Je n’ai pas réussi à mesurer si c’était de la bravoure ou de l’inconscience. En tout cas, c’était à cause de la misère et vraiment, je crois, d’un désir profond de chercher à nous donner ce qu’il n’avait pas eu et qu’il pensait ne pas pouvoir nous donner là-bas.
En Argentine, mon père était menuisier, il faisait des chalets pour les Américains qui venaient exploiter le pétrole. Avant que nous arrivions, il logeait dans un entrepôt d’électroménager, ça lui avait permis de mettre de l’argent de côté pour nous payer le billet. Je suis allé à l’école chez les prêtres jusqu’à l’âge de 14 ans. Mes parents auraient voulu que je continue. Je dois dire que moi, je n’en ai pas profité parce que je n’étais pas fait pour les études et j’ai commencé à travailler.
Et puis en 1960, ça n’allait plus, l’inflation faisait du 1 000% par jour et nous avons quitté l’Argentine avec mes parents et ma sœur. Papa avait vendu la maison qu’il avait réussi à acheter, la vente a suivi l’inflation et nous avons pu partir.

Italiens de France

Les parents de Giorgio en France

La mère et le père de Giorgio Molossi, en France en 1963 ou 1964 © Collection particulière Giorgio Molossi - L'atelier du bruit

En France, on avait de la famille du côté de mon père, ses frères et sœurs y étaient. Alors on a débarqué au Havre le 14 juillet 1960.
En Argentine, je n’ai jamais voulu y retourner. Le départ a été trop douloureux, j’y avais vécu mon adolescence jusqu’à 18 ans. C’est un pays chaud, les gens vivent dehors, tout est ouvert, il n’y a pas de clôture. Ici, en France, les gens étaient plus fermés. Au début, nous sommes allés vivre à Champigny. C’était très dur, sans parler la langue.
En France, nous n’avons pas vécu comme d’autres au milieu d’une communauté italienne, du fait que mon père n’était pas maçon comme la plupart des immigrés italiens de cette époque, mais menuisier. Moi, j’étais tourneur sur fer de métier, j’étais dans l’industrie. J’ai toujours fait le même métier et j’ai passé 40 ans dans la même entreprise. Je pense que j’ai pas mal réussi ma vie même si je n’ai pas fait une carrière. J’ai été aussi syndicaliste CGT, je n’ai jamais appris à écrire le français autrement que pour faire des tracts syndicaux.
Pour la langue, j’en ai fait une jaunisse, tellement c’était dur de ne pas pouvoir parler ni comprendre. La langue, ç’a été l’humiliation, la vie d’immigré se trimballe aussi avec ça.

Montreuil

Quand on a commencé à me dire qu’à l’école, mes enfants avaient des bonnes notes, j’étais très fier. Ils m’ont donné ma revanche. Aujourd’hui, ma fille est enseignante et mon fils est un élu municipal à Montreuil.
Quand je me suis marié en 1966, je suis venu habiter à Montreuil. Aujourd’hui, les rues sont remplies de bistrots arabes ; à une époque, c’était plein de bistrots italiens et à la rue d’Avron, à Montreuil, il y avait la Mission Catholique, et là, on croisait tous les Italiens des environs jusqu’à Fontenay-sous-Bois. Il y avait souvent des bagarres entre les Italiens du Sud et ceux du Nord, et puis c’est passé.
Dans cette ville, il y a beaucoup d’habitants d’origine étrangère ; dans le haut Montreuil, au quartier Branly où j’habite, il y a 14 000 habitants et 23 nationalités différentes : beaucoup de Maliens, parce qu’il y a un foyer, beaucoup de gens du Maghreb, quelques Portugais, des gens du Pakistan. Mais surtout des Maliens. On dit que Montreuil est la ville où il y a le plus de Maliens après Bamako.

On ne choisit pas où on est

Je n’ai jamais voulu faire partie d’associations italiennes, mais il y a 16 ans, ici, on a démarré une association d’habitants. Il y avait des problèmes d’insécurité, mais ce n’était pas les foyers, c’était plutôt la jeunesse du quartier. Il y en avait certains par ici qui commençaient à parler de milice ; et puis on était quelques-uns à dire qu’on devait pouvoir faire autrement que de mettre des chiens, et c’est comme ça qu’on a commencé. On fait du soutien scolaire, on a 70 enfants, on fait une fête tous les ans, on a démarré une chorale, on organise une brocante… On essaye de démontrer qu’on peut être blanc, noir, jaune, et vivre ensemble quand même, il suffit d’y mettre un peu de bonne volonté. Je me dis qu’on ne choisit pas où on est et qu’il n’y a rien qui ressemble plus à un homme qu’un autre homme. Et on n’a pas besoin de tout comprendre de l’autre pour pouvoir vivre ensemble.
Le propre de l’immigration, c’est d’avoir l’idée de retourner un jour, même si on ne retourne pas, même si on ne revient jamais. Mes parents y pensaient, mais ils disaient : "Nos petits-enfants sont ici".

Le cahier bleu

Photos de famille

Les grands-parents et les arrières grands-parents de Giorgio Molossi, vers 1910 © Collection particulière Giorgio Molossi - L'atelier du bruit

Ils étaient très reconnaissants au pays qui nous a accueillis et ils nous ont poussé, nous leurs enfants, à l’aimer. Ils ont tout fait pour s’intégrer sans oublier leur culture. Papa travaillait beaucoup, mais il ne travaillait pas le 14 juillet, par exemple. Je suis toujours italien, je ne me suis jamais fait français. Au moment où je suis arrivé en France, c’était la guerre d’Algérie et je ne voulais pas partir. Et après, je ne me suis jamais senti obligé de devenir français. Et puis c’était difficile de ne pas être de la même nationalité que ses parents.
J’ai écrit, dans un cahier bleu, l’histoire de ma famille pour mes petits-enfants. C’est par reconnaissance à l’égard des anciens. J’ai voulu raconter comment ils sont arrivés à survivre là-bas. Et puis il fallait oser partir. Ils avaient une seule idée en tête, donner à leurs enfants une vie meilleure que la leur.
Je retourne régulièrement en Italie, à Gravagna, et mes enfants m’ont toujours fait l’amitié de venir. C’est vraiment à l’abandon, maintenant. Mais il y a encore deux familles qui habitent là-bas.

Racines

Giorgio Molossi chez lui

Portrait de Giorgio Molossi  en train de lire ses mémoires où il évoque  son parcours d’immigré, dans sa maison à Montreuil sous Bois, mai 2005 © L'Atelier du bruit

J’ai gardé la maison de mes parents, je ne veux pas la vendre. Qu’est ce que je vais vendre ? Mes racines ? Je ne suis pas prêt à faire ça. Quelle que soit la grandeur d’un arbre, quand les feuilles tombent, c’est toujours vers les racines.
Je me suis mis à écrire parce que quand j’ai pris la retraite, je trouvais que je n’allais pas bien. J’ai fait faire des examens et on a découvert que j’avais eu un infarctus sans m’en rendre compte. Alors je dois dire que c’est devenu une sorte d’obsession chez moi, de me dire que j’avais reçu plein de choses de mes parents, que j’avais appris mon histoire et que je ne savais pas si j’aurais le temps de donner ça à mes enfants, à mes petits-enfants. C’est pour ça que j’ai mis comme titre "Je ne voudrais pas oublier de vous dire".

Ecouter Giorgio Molossi parler de ses mémoires :

Giorgio Molossi, "je ne voudrais pas oublier de vous dire" © Atelier du Bruit