Immigrés de force. Les travailleurs indochinois de France (1939-1952)

Pierre Daum, Edition Solin-Actes Sud, 2009
Immigrés de force. Les travailleurs indochinois de France (1939-1952)
L‘immigration n’aurait-elle pas toujours été « choisie », sélectionnée, appelée, encouragée etc. ? « Choisie » et… rejetée au gré des circonstances économiques ou militaires et des tambouilles électorales. « Choisie » et parfois même « forcée ». C’est ce qui est arrivé à quelques 20 000 Indochinois entre 1939 et 1952 que la France impériale a enrôlés de force, et fait venir fissa. En l’espace de six mois, ils ont débarqué en métropole, pour soutenir l’appareil de production de ce qui était alors la « mère patrie » et non un Eldorado assiégé par tous les miséreux de la planète…
L‘immigration n’aurait-elle pas toujours été « choisie », sélectionnée, appelée, encouragée etc. ? « Choisie » et… rejetée au gré des circonstances économiques ou militaires et des tambouilles électorales. « Choisie » et parfois même « forcée ». C’est ce qui est arrivé à quelques 20 000 Indochinois entre 1939 et 1952 que la France impériale a enrôlés de force, et fait venir fissa. En l’espace de six mois, ils ont débarqué en métropole, pour soutenir l’appareil de production de ce qui était alors la « mère patrie » et non un Eldorado assiégé par tous les miséreux de la planète… Tout aurait pu s’arrêter là et ne constituer qu’un épisode banal de l’histoire des migrations en France. Mais voilà, pour ces 20 000 Vietnamiens, désignés comme ONS (Ouvriers non spécialisés), l’expérience va vite se révéler un enfer aux allures parfois d’esclavage, orchestré par les plus hautes autorités de l’Etat : « une exploitation organisée de longue date par la France républicaine, perpétrée par l’Etat pétainiste, et poursuivie par la France libérée » écrit Pierre Daum. C’est cette histoire que raconte, avec précision et chaleur, le journaliste Pierre Daum. En 2004, il est tombé par hasard sur ces Vietnamiens. Au détour d’une visite improvisée dans un petit musée du riz en Camargue. Musée « privé, érigé dans une grange par un paysan natif de la région ». Dans un recoin, trois photos attirent son attention : « des paysans asiatiques en train de replanter des tiges de paddy »… Pour écrire ce livre, Pierre Daum a rencontré pas moins de vingt-cinq survivants qui à Hanoi ou au fin fond du Vietnam qui dans la banlieue de Paris ou de Marseille. Il s’est aussi coltiné quelques archives : archives privées, archives départementales, archives maritimes de Marseille, archives d’Etat de Hanoi, archives du ministère des Colonies. Le résultat, d’une précision imparable, exhume un de ces faits sur lequel la France honteuse préfère garder le silence. Soixante dix ans de silence. Car avant cette méticuleuse enquête, rien ou pas grand chose n’avait été révélé : un article de l’historien Benjamin Stora en 1983 puis un mémoire de maîtrise de Liêm-Khê Luguern en 1988 suivi d’un article en 2007 [ndlr : Liêm-Khê Luguern a également publié un dossier sur ces questions sur notre site (voir le dossier)]. Pierre Daum livre un récit chronologique où rien n’est oublié depuis la réquisition forcée dans la ci-devant Cochinchine jusqu’au rapatriement « au compte goutte » entre 1946 et 1952 et, pour un millier d’entre eux, l’installation en France. Il relate le transport en bateau et l’arrivée à Marseille ; s’arrête sur le travail et les conditions de travail parmi les plus pénibles : dans les entreprises forestières, dans les exploitations agricoles ou dans les usines d’armement. Ces ouvriers vietnamiens seront reclus dans des camps spéciaux comme celui de Bias dans le Lot-et-Garonne ou dans la toute neuve et future prison des Baumettes à Marseille ou à Agde dans l’Hérault. Il passe en revue la vie sous Vichy puis sous la domination allemande comme l’engagement de certains à la Libération. Pierre Daum épluche aussi les comptes de la surexploitation de ces travailleurs immigrés payés moins d’un dixième du salaire moyen d’un ouvrier français. A l’heure où de bons esprits ne voient pas plus loin que le bout de leur calculette, plus ou moins bien réglée, pour mesurer l’apport de l’immigration, il n’est pas certain qu’ils retiennent dans leurs calculs, plus ou moins savants, les profits réalisés sur le dos de cette main d’œuvre par l’Etat français, la collectivité nationale et certaines entreprises : Péchiney à Salin-de-Giraud (devenu le Groupe Salins), Francolor à Sainte-Clair-du-Rhône (devenu Stahl Industrial Colorants SAS), Kuhlmann à Oissel en Seine-Maritime (aujourd’hui Cropton and Knowles France) ou Berliet à Villeurv-banne (devenu Renault Trucks). Non content de surexploiter ces malheureux travailleurs immigrés d’un genre particulier, l’Etat français, à leur rapatriement, les spolia encore d’une partie de l’argent qu’il leur imposa d’épargner. Pierre Daum traite aussi des rapports avec la population française, relate quelques relations amoureuses qui se sont tissées - ah ! « faire l’amour avec une Française »… En mai 1946, une centaine de mariages avaient été prononcés. Pour autant, les réactions de xénophobie ou de racisme sont fréquentes. Les préjugés vont bon train à propos de ces travailleurs vietnamiens sans le sou et affamés, contraints alors de chaparder, ici ou là, quelques poules et légumes. Des vols grossis par une rumeur qui alimentera vite des fantasmes racistes. Rien de nouveau sous le soleil noir de l’étranger et aujourd’hui encore, les Roms en savent quelque chose… Dans l’ensemble, ces ONS vietnamiens semble adopter un comportement plutôt docile, à tout le moins non conflictuel. Pourtant, des mouvements de révoltes et de contestations sont ici rapportés comme ces cas de « désertions » qui conduiront quelques uns à fuir campements et travail forcés. En France métropolitaine, ces « indigènes » vietnamiens distingueront vite les comportements des métropolitains de ceux des colons recoupant la différence faite par l’Algérien Jean Amrouche entre la « France coloniale », la « France d’Europe » et la « France mythologique ». Après la débâcle face à l’armée allemande, l’empire perd de sa superbe (on a déjà vu cela avec les « indigènes » africains). Même effet sur les esprits que la découverte de la pauvreté : « mon désir de voir la France était assouvi. Et surtout, j’étais déçu. Je ne pensais pas qu’il y avait des pauvres ! (…) Or, nous avons même vu des Français mendiants ! Pour moi jamais je n’aurais pu imaginer une chose pareille ! » Voilà une fois de plus qui rappelle un autre témoignage, celui du marocain Driss Chraïbi à son arrivée en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Pierre Daum révèle que le nationalisme vietnamien – comme le nationalisme algérien, toute chose égale par ailleurs - ne fut pas d’une pièce. Des rivalités et même quelques confrontations violentes opposèrent les communistes orthodoxes à des militants trotskystes. Rivalités dont l’épisode le plus dramatique fut peut-être cette « Saint-Barthélemy indochinoise » survenu au camp de Mazargues le 15 mai 1948. Enfin, indirectement, Pierre Daum invite le lecteur à se pencher sur son assiette et à réfléchir sur ce qui fait une des fiertés identitaires régionales, à savoir le riz camarguais. Ce riz, celui que l’on connaît aujourd’hui, est né en 1941 grâce justement au savoir faire et à l’abnégation de cette main d’œuvre expérimentée. Faire pousser du riz n’est pas facile et « le travail est tellement énorme que la plupart des producteurs camarguais y renoncèrent ». Aujourd’hui, le riz fait partie de l’identité camarguaise. Si la Camargue oublie ce qu’elle doit à ces immigrés vietnamiens, voilà qui pourrait tout de même faire cogiter celles et ceux qui ne conçoivent l’identité qu’enracinée, immuable et fermée. Il est sans doute difficile aujourd’hui de réparer les souffrances et les injustices commises. Les quelques survivants n’attendent rien et sans doute, forts d’une sagesse toute asiatique, ne cultive aucun ressentiment. Reste l’histoire à enseigner, et les enseignements de l’histoire à partager. Tel est le propos de Pierre Daum. Mustapha Harzoune