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Carnet de résidence Frontières 2021

Hugo Dos Santos, réalisateur lauréat de la résidence Frontières 2021 en partenariat avec le G.R.E.C, propose dans son carnet de résidence, de revisiter à travers 3 films rares, une interview et une sélection d'archives, le parcours du documentariste José Vieira

José Vieira, documentariste de l'exil portugais

José Vieira est né au Portugal en 1957. Il est arrivé enfant en France dans les années 60. Depuis 1985 il a réalisé une trentaine de documentaires notamment pour France 2, France 3, la Cinquième et Arte. Il s’est intéressé à la question de l’émigration/immigration dans plusieurs films. L'ensemble de ses films nous éclaire sur l’immigration portugaise qui concerne plus d’un million de personnes en France.

"Que serions-nous devenu si nous n’avions pas vu La photo déchirée ?" par Hugo Dos santos

Nous n’avons toujours pas mesuré l’impact que le film de José Vieira a eu sur ma génération. J’appartiens à ce que certains désignent comme la troisième génération d’immigrés portugais en France. Une dénomination qui renvoie au fait que c’est mon grand-père qui est arrivé le premier en dans l’Hexagone en 1971. Ce terme ne rend malheureusement pas compte du retour temporaire de ma mère au Portugal ni que j’y suis né quelques années plus tard. Elle ne dit pas non plus qu’une fois revenue en France, elle avait manqué de se faire expulser du territoire pour ne pas avoir rénové sa carte de séjour dans les délais impartis.

Je franchis aujourd’hui les frontières de ces deux pays une dizaine de fois par an avec une facilité déconcertante. Pour passer clandestinement la frontière, mon grand-père avait dû graisser la patte à des gardes-frontières et compter sur l’aide ce qui deviendra sa belle-famille. Il voulait travailler en France quelques mois et repartir au bled : il a fini par amener sa famille en région parisienne. Il avait rêvé de passer sa retraite au Portugal : Il a fini par revenir en France pour être plus proche de sa famille. L’immigration est une histoire d’allers-retours.

Le film de José, sorti en 2001 puis intégré dans le DVD Les Gens du Salto en 2005, s’est échangé sous les manteaux, a été discuté entre amis, a été visionné en famille. C’est la première fois que j’ai vu mon histoire mis en images - et en mots - à une heure de grande écoute. L’immigration portugaise devenait digne de représentation, dans sa dimension historique, anthropologique et politique. Sans compter que l’auteur faisait état de sa propre histoire et qu’elle ressemblait beaucoup à la notre : exploitation sans bornes au Portugal, passage clandestin des frontières, logements misérables et mépris de la société d’accueil. « On émigre pas impunément » comme le dit le narrateur du film.

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© Mélanges 1984 Vieira Martins/Jourde

Cette page web, réalisée dans le cadre de la résidence Frontières 2021, n’est pas hommage. Ce n’est pas non plus une simple occasion de revenir sur la carrière ou le « cinéma » du réalisateur. Non, par ce choix de documents et de films, j’ai voulu mettre en lumière le processus de maturation d’un auteur immigré, comprendre les références et les engagements qui ont irrigué son travail depuis le commencement. C’est aussi le regard de ma génération sur la sienne, la deuxième génération, celle des fils d’immigrés qui ont définitivement pris racine en France.

Le début des années 80 est une période fertile pour les luttes de l’immigration. D’abord parce que les immigrés qui vivent en France font face à une vague de crimes racistes et à la montée du vote anti-immigrés. Mais c’est aussi l’affirmation d’une nouvelle génération de jeunes issus de l’immigration qui se sentent légitimes d’être et d’exister en France. Culturellement, artistiquement et politiquement.

Lorsque l’on évoque le terreau fertile de ces années 80, l’immigration portugaise passe généralement à la trappe. Probablement parce que, comme l’a expliqué le sociologue Albano Cordeiro, elle est invisibilisée par le racisme qui frappait - et frappe toujours - en priorité les immigrés du Maghreb. Protégés par le « paratonnerre maghrébin », nous avons été mis au banc des discours sur l’immigration, à moins que l’on essaye de nous assigner le rôle du « bon immigré » pour jeter l’opprobre sur d’autres.

Pour José Vieira, né en 1957, ces années ont été particulièrement riches en créations : films et reportages (Week-end en Tosmanie en 1985, collaborations avec Im’média et Mosaïque), bande dessinée (N'attends pas d'avoir du béton plein la gueule pour l'ouvrir ! 1984), théâtre (collectif Centopeia, 1984), et même une exposition (Le rêve portugais, 1989). En parallèle, il est engagé dans des collectifs militants (Convergence 84), des associations immigrées ou de défense des immigrés (CEDEP1, FASTI2). En 1983, il détourne avec d’autres copains les affiches électorales de Jean-Marie Le Pen qui se présente aux élections municipales dans le XXème arrondissement de Paris. La même année, il suit la Marche pour l’égalité et contre le racisme pour le journal de la FASTI. Un an plus tard, il participe à la création de la marche de Convergence 84, avec des amis français et immigrés (dont des immigrés portugais), au Relais de Ménilmontant. José n’était pas le seul immigré portugais de son âge à s’engager. D’autres prénoms sont restés dans les mémoires : Cândida, Nelson, Glória, Maria do Ceu, Ursula, Helena…

Plusieurs documents témoignent de cette effervescence collective.

D’abord la bande dessinée N'attends pas d'avoir du béton plein la gueule pour l'ouvrir !, où des jeunes immigrés, dont des portugais, s’organisent pour lutter contre l’extrême-droite. Chaque personnage de la BD renvoie à une personne réelle : le protagoniste est le portrait craché de José Vieira.

Ensuite un texte que José Vieira a publié dans une brochure éditée par le collectif Centopeia, Thos. Principalement composé de femmes immigrées portugaises, Centopeia produit du théâtre et même un film : Portugaises d’origine de Serge Gordey (1985). Le texte Que reste-t-il de nos amours ? brosse un portrait lucide et critique de l’immigration portugaise en France, tout en mettant l’accent sur les différences entre les deux générations.

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© Collectif Centopeia

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© Mélanges

Enfin, un dernier texte publié dans la brochure Convergence 84, La ruée vers l’égalité qui fait état des enseignements tirés par José Vieira suite cette expérience. Si l’adhésion populaire était au rendez-vous (30 000 manifestants à Paris), le collectif à l’origine de la marche éclate avant l’arrivée, annonçant les écueils et les débats qui rythment encore aujourd’hui le milieu de la lutte antiraciste.

Nous avons également retrouvé un interview de 1985 que José Vieira a donné à la suite de la sortie de son premier film Weekend en Tosmanie. Le présentateur de l’émission Mosaïques, Mouloud Mimoun conclut l’entretien par une question :
MM : José, vous pensez persévérer dans l’expression audiovisuelle ?
JV : Oui, je pense que je n’ai pas tout dit dans ce film, il y a un certain nombre de choses qui n’ont pas été dites, il y a beaucoup de choses à dire, pas seulement sur la communauté portugaise. […]
MM : Alors José, à bientôt avec un prochain film ?
JV : J’espère.

Interview de José Vieira par Mouloud Mimoun, journaliste spécialisé cinéma - Extrait de l'émission Mosaïque diffusé en 1984 à l’occasion de la sortie du film (Fonds Ina/Mosaïque)

Fonds Mosaïque/ MNHI/INA

Trois films rares à découvrir en ligne, pendant 2 mois, avec l'aimable autorisation des producteurs et de José Vieira

Week-end en Tosmanie, 1985, reportage fiction, 26 min, film produit avec des fonds associatifs ( dont le CEDEP)

Dans ce premier film, Il revient avec ironie et tendresse sur le communautarisme des immigrés portugais dans les années 80, tiraillés entre un imaginaire hors-sol hérité de l’éducation nationaliste du dictateur Salazar et une volonté farouche de modernité. Le narrateur explique sur un ton goguenard : « J’adore le parfum de la morue grillée mais je n’en mange jamais, ça doit être ça la nostalgie. »

 

L’île des absents, 2016, documentaire, 61 min, film produit par Kintop (José Vieira revient sur le monde de l’enfance et les difficultés qui animent ce retour quand on est immigré

Pour ce faire, il utilise de nombreuses archives où apparaît sa fille Lola alors âgée de 5 ans, à qui José a voulu faire connaître le monde perdu de son enfance, dans son village natal au Portugal : « Je l’ai imaginé ré-enchantant le pays de mon enfance ». Dans ce film, José (et Lola) ne cesse de revenir au Portugal (ou de repartir ?), en train, en voiture… Une transmission impossible ?

Mémoire bleue de Lola Vieira, 2016, documentaire, 50 min de Lola Vieira qui revient sur l’engagement de son père au sein des marches de 1984 - Convergence 84

Lola Vieira, la fille de José Vieira, devenue à son tour cinéaste, prend la caméra pour reconstruire cette mémoire spécifique, à bien des égards fondatrice du parcours du réalisateur. Grâce à de nombreux entretiens, Lola Vieira donne à comprendre l’émotion, la joie, les espoirs et les frustrations des protagonistes des marches de 84. C’est une histoire en grande partie inconnue du « grand public ». En filigrane, elle brosse avec délicatesse le portrait de son père qui n’apparait pourtant pas à l’image, à part sur une photo découpée.

Le 13 novembre 1984, des jeunes pour la plupart issus de l’immigration partent en mobylette de Brest, Roubaix, Marseille et Strasbourg en direction de Paris. Pendant un mois, ils font halte dans une cinquantaine de villes où sont organisés débats et manifestations.
Trente ans après, de quoi se souviennent-ils, que leur reste-il de Convergence 84 pour l’égalité ?

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