Tarquin Hall, Gallimard, 2010

Dans Salaam London, le journaliste et globe-trotter Tarquin Hall brosse une formidable fresque historique, sociologique et humaine d’un quartier : Brick Lane. Ce East End londonien accueille, depuis des siècles, des hommes venus d’ailleurs : des huguenots français au XVIIe et XVIIIe siècle, des Juifs et des Irlandais, plus tard des migrants chinois, éthiopiens, flamands ou allemands avant de devenir ce « Banglatown » où se sont installés des immigrés asiatiques, bangladais, afghan ou indiens…
Brick Lane, c’est aujourd’hui l’univers des cockneys qui se métisse, le monde ouvrier londonien gagné (envahie ?) par ces « New East Enders », ces citadins branchés ou yuppies sorte de bobos version british. Certes, ces altermondialistes, artistes et autres trublions anti-autoritaristes firent monter le prix de l’immobilier mais leur l’arrivée « s’accordait, selon l’auteur, avec l’esprit de l’East End ».
De retour de reportage à l’étranger, sans le sou, pris à la gorge, Tarquin Hall n’a d’autres solutions que de louer, à ce sympathique roublard de Mr Ali, une mansarde pourrie dans ce foutu coin à la réputation sulfureuse. Lui, le natif de West End, se retrouve tel « un immigrant au sein d’un paysage étrange et inconnu ». Il y restera une année. Douze mois qui lui serviront à réaliser un tour de force : écrire l’histoire d’un quartier, en décrire le quotidien, percer les contradictions, les failles, parfois intimes, des uns et des autres, dresser le tableau des préjugés et des racismes. Il y croise des anciens qui, pleurant le temps perdu, se laissent gagner par quelques aigreurs funestes ; il y rencontre les nouveaux arrivés, ces « ombres » - « Umbra sumus », « nous sommes des ombres » disaient déjà les Huguenots réfugiés - brinquebalées entre un monde qui s’éloigne et un autre encore incertain.
« Je frissonnais à la pensée de rester coincé dans Brick Lane pour toujours » écrit Tarquin Hall, illustrant ainsi, le fait que son regard ne cède jamais à une sorte de romantisme social béat, d’exotisme de pacotille, d’angélisme xénophile. Il ne cache rien des violences vues, des conflits entre bandes, des chausse-trappes et des trafics, des dealers et de la drogue, du communautarisme qui rejette l’autre et étouffe l’identique, du machisme, de la « mafia des mollahs », du proxénétisme et de la traite des jeunes femmes d’Europe de l’Est… Pour autant, il a appris à aimer ses nouveaux et improbables voisins.
Citant Roy Curtis (East End Passport) pour qui « (…) L’East End n’est pas simplement un lieu, ce sont des gens », Tarquin Hall donnent à rencontrer quelques figures du lieu : Mrs Cohen, la vieille locataire qui déteste les Irlandais ; l’Afghan, Gul Mohammad parti à la recherche de son jeune frère ; les deux Sasa, kosovars albanais ; Naziz qui a trouvé dans la littérature une « bouée de sauvetage » ; les Mendel et leur fiston qui a « trahi » la famille et les siens en épousant une goy ; Gullum, l’East Ender bangladais ; Wiil Waal, le Somalien ; Salah, le Kurde ; les Francis, couple de cockney (presque) pur sucre ou encore Aktar, l’anthropologue bengali en quête d’une introuvable pureté britannique. Dépité et même furieux de découvrir que le mélange est universel y compris chez ces insulaires idolâtrés, il enrage contre la fumisterie de ces autochtones au sang mêlé. Ainsi, Chaucer, « le père de la littérature anglaise » serait d’origine française, Defoe, un brin flamand, Joseph Conrad s’appelait en fait Teodor Józef Konrad Korzeniowski … même le grand Churchill aurait du sang cherokee dans les veines par sa mère américaine. La cuisine britannique beigne elle aussi dans le multiculturel jusqu’au Fish and chips national qui serait un mixte d’origine française et juive. Quant aux emprunts linguistiques de la langue anglaise, il ne veut même plus s’y attarder !
Car Tarquin Hall titille l’identité de ses concitoyens, les (fausses) certitudes des aînés et les bricolages des jeunes de Brick Lane, à l’image de la fille de Mr Ali. Et, quand Anu, sa fiancée indienne, débarque, ses illusions sur l’Angleterre se brisent sur le mur de la pauvreté, de la solitude et de l’anonymat. Difficile de surmonter les différences culturelles, dans une société où « les bonnes clôtures font les bons voisins »… Voilà qui a de quoi refroidir le plus anglophile des immigrés. Les voies de l’intégration étant impénétrables, peut-être que « les Anglais savent que s’ils se montrent trop amicaux et rendent la tâche trop facile aux autres, ceux-ci pourraient avoir l’horrible idée de rester étrangers »…
Salaam London est un récit éclairant et subtil, souvent délicieux quant il donne à sauter les frontières sans jouer aux touristes gogo, baba et insouciant de l’autre et du lendemain. Au fil des pages voguent quelques effluves de mince pie de Noël et autres alléchant kheer, biriyani, chaat ou rajma. Les ombres d’Hugh Massingham, de Jack London, de Shakespeare, d’Israël Zangwill, le « Dickens juif » traversent les rues de l’East End et celles d’Isaac Rosenberg ou de Bernard Kops hantent encore les murs de la bibliothèque de Whitechapel, « l’université des pauvres » de ce quartier londonien.
Mustapha Harzoune
Tarquin Hall, Salaam London, traduit de l’anglais par Jacques Chabert, édition Gallimard, Folio, 2010, 481 pages.
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