Sophie Schulze, édition Léo Scheer 2011

C’est un drôle de premier roman que ce récit signé Sophie Schulze. Elle y entrelace l’existence de Walter, jeune allemand immigré en France au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’exil et l’engagement d’Hannah Arendt, quelques pages et figures de la philosophie allemande et le cheminement de l’idée européenne portée ici par le philosophe juif allemand Husserl et, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, par Robert Schumann. C’est dire si le pari de l’auteure était de mêler petite et grande histoire.
Cela donne un texte composite, brillant mais parfois déstabilisant, oscillant entre le roman, le reportage journalistique et l’essai (nombreuses citations, parfois longues, dans un texte d’à peine 90 pages).
Cette construction sert à montrer la fragilité des existences individuelles, incarnées ici par le couple formé par Walter et Alice. Lui, jeune immigré allemand, débarqué à Strasbourg en 1919, qui, pour pouvoir devenir français, rejoint les rangs de la Légion étrangère. Elle, une Alsacienne enamourée qui se passera du consentement parentale pour convoler en juste noce. Sous l’occupation, l’hostilité familiale s’étendra au voisinage. "Les braves gens n’aiment pas que l’on suivent une autre route qu’eux" chantait Brassens. Dans les années 40, il ne faisait pas bon s’accoquiner avec un immigré allemand fût-il devenu Français mais toujours… d’origine allemande ; comme il ne fera pas bon, une décennie plus tard, pour une Française de partager l’amour d’un Algérien. Au tribunal des cœurs, l’Histoire convoque ses suspects. On ne cesse de renvoyer l’Autre dans ses cordes, réelles ou fantasmées - cela ne vient-il pas d’être rappelé, il y a peu, à une certaine Eva Joly ? C’est là une différence avec la Légion, Walter y "apprécie la vie du camp. La camaraderie qui y règne est simple. Personne ne cherche non plus à connaître son passé. Qu’importe ce qui a conduit Walter là, puisque son destin a fini par être commun avec le leur (…)".
Tandis que le couple devient une petite famille, les cahots de l’histoire malmènent et rudoient les corps et les âmes. Déjà, la vie s’en est allée, insignifiante, à contre-courant de l’Histoire, ou anticipant, pour son malheur, ses sinuosités futures. Car après les errements d’Heidegger et le combat d’Hannah Arendt pour la vérité, les nations européennes vont apprendre à reconsidérer leurs frontières intérieures et renouer avec leur "parenté d’esprit". En trois phrases on passe de Robert Schuman à Alice et d’Alice à l’auteur de Etre et Temps…
L’écriture est minimaliste, neutre. On n’est pas loin du scénario, maniant tantôt la petite focale, tantôt la grande. Au pointillisme des formes, où des corps, des visages et des destins émergent, se mêle l’impressionnisme des sentiments et des émotions. Ceux nés avec l’exil, sur le chemin de l’intégration, des constructions identitaires, de l’amour ou de la haine. L’écriture, expurgée du superflu, est la grande originalité de ce premier roman où la littérature semble parfois à l’étroit entre le vertige des grandes idées et le prosaïque de la chronique.
Mustapha Harzoune
Sophie Schulze, Allée 7, rangée 38, édition Léo Scheer 2011, 93 pages, 15€.
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