Shumona Sinha, édition de L'Olivier

Avec ce titre provocant emprunté à un des Petits poèmes en prose de Baudelaire, Shumona Sinha annonce la couleur : elle ne va pas faire dans le politiquement correct. Et c’est sûrement parce qu’elle-même est née à Calcutta qu’elle peut se permettre cette liberté de ton pour parler de l’immigration indienne.
Dès la première page, la narratrice anonyme se retrouve au commissariat pour avoir fracassé une bouteille de vin sur la tête d'un immigré. Là, seule dans une cellule ou face à monsieur K. chargé de l'interrogatoire, elle révèle "un labyrinthe tortueux de pensées, une source boueuse de honte, la rage qui avait soudain jailli pour qu'une femme de couleur s'en prenne à un homme de couleur".
Interprète auprès des demandeurs d'asile originaires, comme elle, du sous-continent indien, cette jeune femme vivait de plus en plus mal son métier lourd de responsabilités et pétri de contradictions (Shumona Sinha a elle-même travaillé comme traductrice auprès de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides ; elle e en a été licenciée après la publication de ce livre). Avec un "officier de protection", elle devait établir les dossiers des requérants, recueillir leur récit et en garantir l'authenticité. Un travail à devenir fou quand on sait que la vérité ne suffit pas : ni la misère ni la "nature vengeresse" ne sont des motifs recevables pour justifier l'asile politique. Il faut de plus "nobles" causes : "Aucune loi ne leur permettait d'entrer ici dans ce pays d'Europe s'ils n'invoquaient des raisons politiques, ou encore religieuses, s'ils ne démontraient de graves séquelles dues aux persécutions. Il leur fallait donc cacher, oublier, désapprendre la vérité et en inventer une nouvelle. Les contes des peuples migrateurs." Des contes achetés aux passeurs, ces "marchands d'hommes, leurs compatriotes", des histoires mal assimilées qui donnent l'occasion de quelques scènes cocasses, le fou rire l'emportant alors sur l'immense lassitude. Bien sûr, "les récits ressemblaient aux récits. Aucune différence. Sauf quelques détails, de date et de nom, d'accent et de cicatrice. C'était comme si une seule et unique histoire était racontée par des centaines d'hommes".
Arrivée en France dans de tout autres conditions, avec le désir "d'une vie portée par une langue étrangère", la narratrice porte un regard sans compassion sur ces exilés dont seule sa peau couleur d'argile la rapproche. C'est plutôt l'exaspération qui domine face à ces "visages pleurant de plaintes, écumant de menaces et d'insultes", ces "hommes rabougris, difformes, borgnes, entassés les uns sur les autres dans des sous-sols". Ils viennent d’un pays qui n’a rien à voir avec l’Inde des tour operators et des palaces de maharadjas, mais le plus souvent du Bangladesh : "Les terres se noyaient, avec leurs rizières et leurs dunes à cocotiers, avec leurs huttes à toit de chaume, leurs mosquées et leurs temples. Et les gens montaient toujours vers les plus sûrs, les plus secs des pays."
On trouve chez d'autres écrivains venus d'ailleurs, comme Fatou Diome dans Celles qui attendent, par exemple, des propos mettant en garde contre les passeurs esclavagistes, les mirages de l'Europe et la pression de la famille restée au pays pour qui l'aide sociale touchée par les forcenés de l'exil représente une aubaine. Mais ces mises en garde sont portées – adoucies – par des personnages de fiction. Rien à voir avec ce texte frissonnant de rage et foisonnant d’images qui met parfois mal à l’aise. Et ne laissera personne indifférent.
Elisabeth Lesne
Shumona Sinha, Assommons les pauvres !, L'Olivier, 155 pages, 14 euros
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