Salah Guemriche, Perrin 2012

Voilà ! l’Algérie a célébré sans ostentation selon les commentaires le 50è anniversaire de son indépendance. Sans la France qui n’était pas conviée aux feux d’artifice et festivités diverses. Quand on pense que la réconciliation franco-allemande était sur les rails, elle, dès 1950 !
C’était le temps de "l’Europe des petits pas". En septembre 1984, Mitterrand et Kohl se tenaient par la main du côté de Verdun, pour célébrer la mémoire des soldats morts pendant la Première Guerre mondiale… A quand la réconciliation franco-algérienne ? Il faudra bien pourtant en arriver à des gestes forts pour œuvrer aux indispensables coopérations bilatérales et régionales de demain. Et les dignitaires des deux régimes ne peuvent plus se contenter de "petits pas" pour rattraper ces Français et ces Algériens qui ont réussi, eux, dans l’entrelacs des migrations et des voyages, des rencontres et des échanges, des existences mêlées et des unions amoureuses, malgré les drames passés mais grâce aux promesses d’aubes nouvelles, à dépasser les clivages, les ressentiments et les incompréhensions ; pour ne pas insulter le présent et l’avenir, tout en honorant, sans inutiles boursouflures, les victimes de l’histoire.
Parmi les nombreux livres édités à l’occasion de cet anniversaire, il en est un, original, qui propose non seulement une promenade dans le temps mais aussi dans l’espace d’une ville, Alger, par un auteur, qui justement, par son travail de journaliste et de romancier et par sa vie, contribue, comme tant d’autres en France, à réunir le destin des deux pays.
Salah Guemriche offre ici une "biographie éclatée" en 42 entrées de sa ville, 42 perspectives qui dégringolent depuis les hauteurs de la Casbah jusqu’à la pointe Pescade (aujourd’hui Raïs Hamidou) et sa plage Franco (toujours appelée ainsi !) où le lecteur croise aussi bien un Saint-Saëns requinqué que le poète Jean Sénac, assassiné le 30 août 1973. Ces délicieuses cabrioles citadines – le bougre a du style ! – charrient leur poids de temporalité, d’anecdotes et de culture. De la Cinémathèque aux mosquées, des hammams aux quelques rares fontaines encore en service, du Belcourt (Belouizdad) de Camus et de Cervantès à "Madame l’Afrique" ou encore de Ryadh El-Feth aux "Pouillonades" - ces cités aujourd’hui "chaudes" construites entre 1954 et 1957 par Fernand Pouillon - le besogneux (voir son Dictionnaire des mots français d’origine arabe, Seuil 2007) et précis Salah Guemriche fera sans doute découvrir à plus d’un(e) les escapades algéroises de Karl Marx, d’Alphonse Daudet, de Gide, des frères Goncourt ("conquis"), de Léo Ferré, de Napoléon III, de Delacroix, d’Atahualpa Yupanqui… Il y a aussi les natifs du cru, à tout le moins du très proche, célèbres ou anonymes comme Mouloud Feraoun, le maalem (maître) es chaabi Hadj M’Hamed El’Anka, Ismaïl Aït Djafer et sa Complainte écrite en 1949, Kateb Yacine, Boudjemaâ Kerèche le ci-devant directeur de la Cinémathèque, Tahar Djaout et Saïd Mekbel assassinés en 1993 et 1994, l’acteur et cinéaste Mohamed Zinet, Himoud Brahimi, alias Momo, "l’illuminé de la Casbah" le poète qui voit dans la Casbah "la conscience endormie de la civilisation" ou encore les quelques 500 "indignés avant la lettre" morts en Octobre 88… Impossible ici d’ignorer Albert Camus, qui en prend pour son grade, injustement (cela sans doute peut se discuter), en tout cas plus qu’à son tour (21 références dans l’index de fin), pour un petit bout de phrase - ici le soleil "tue les questions" - tiré du Malentendu.
En évoquant les faiblesses et les forces de sa ville natale, en progressant en équilibriste attentionné et affectueux entre les échecs et le dynamisme de ses habitants – à commencer par les Algéroises fussent-elles dans leur appartement ou évoluant en short dans un des clubs de football de la capitale - Salah Guemriche laisse entrevoir une partie de l’âme d’El Bahdja, El Mahroussa, El Baïda : la Splendide, la Protégée, la Blanche, cette Alger tantôt Sphinx-citadelle ou "belle à ravir" gardienne d’une histoire longue et riche. "Alger a toujours eu ses métis et ses "sons-mêlés"" écrit Guemriche en parlant du chaabi. Alger serait-elle encore plurielle et diverse ? En tout cas, "entre sa souche berbère et son passé tour à tour judéo-berbère, phénicien, romain, vandale, byzantin, arabe, turc et français, Alger ne sait plus où donner de la mémoire". Ne serait ce pas là une raison d’espérer le réveil de cette "conscience endormie de la civilisation" ? Le retour du soleil ? Peut nous chaut qu’il tue ou non les questions, mais qu’il chasse les ombres qui planent sur la ville et sur cette réconciliation franco-algérienne qui s’emberlificote les pieds dans la mauvaise volonté des responsables.
Mustapha Harzoune
Salah Guemriche, Alger la Blanche. Biographies d’une ville, Perrin 2012, 415 pages, 24€.
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