Parcours de l'exposition

En ce début de XXIe siècle, marqué par la globalisation des économies, l’accélération des échanges entre les pays et des mouvements croissants de populations, pour des raisons économiques ou politiques, cette exposition propose de s’interroger sur les réalités auxquelles renvoie la notion de frontière.

Migrar de Javier Martinez Pedro. Mexique, 2015 © Javier Martinez Pedro

Migrar, José Manuel Mateo (Mexico, 1970 - ), Javier Martinez Pedro (Xalitla, 1963 - ), éd. Tecolote, Mexico, 2011. © Javier Martinez Pedro

Tandis que la mobilité des personnes est synonyme de progrès et de modernité dans de vastes zones d’échanges supranationales, comme l’Union européenne, dont les frontières intérieures sont ouvertes, d’autres États renforcent leurs frontières afin de limiter, voire d’empêcher, leur traversée.
À l’utopie d’un monde sans frontières où chacun serait libre de circuler, de s’installer et de travailler, s’oppose un contrôle renforcé, voire une militarisation des frontières. L’ouverture s’efface devant la fermeture, la liberté devant le contrôle. La zone de passage, le lieu de contact et d’échange se transforme alors en un lieu d’exclusion et de conflit comme l’illustre la tragique actualité des migrants en Europe et en Méditerranée.

Le Musée national de l’histoire de l’immigration explore ces problématiques dans le monde et plus particulièrement en Europe et en France, pour montrer à quel point les frontières, loin de s’estomper au fil des siècles, se sont complexifiées et dans quelle mesure, en raison de l’évolution de leur nature et de leurs fonctions, elles influencent les processus migratoires, mais aussi les sociétés qui décident de les édifier.

Section 1 : Les murs-frontières dans le monde : une peur du voisin, mais encore ?

Les guerres, les crises économiques ou identitaires sont autant de motifs pour un État, gagné par le doute et la peur, pour justifier la construction d’une muraille. Il faut alors fermer la frontière, la rendre hermétique, empêcher tout lien avec "l’autre côté".
Si, sur le temps long, aucune de ces barrières matérielles n’a résisté à la pression des hommes, des armes, des idées, leur logique a toutefois structuré de nombreux projets politiques. Des générations entières ont vécu au quotidien avec ces murs, avant qu’ils ne soient traversés ou contournés, ou ne finissent par tomber.
Aujourd’hui, plus d’une cinquantaine de murs-frontières dans le monde illustrent le besoin de certains États de réaffirmer leur souveraineté avec force.

Le mur Inde-Bangladesh, 2013 © Photographie de Gaël Turine, Agence VU

Série Le mur et la peur. Inde province du Bengal-Occidental, Hili 29 mai 2013.Un groupe de Bangladaises passé illégalement en Inde pour acheter des marchandises indiennes, courent au pied du mur frontière © Photographie de Gaël Turine, Agence VU

Cette section aborde plus particulièrement quatre exemples emblématiques qui rendent compte, par leur complexité, de la diversité des murs et de la difficulté des situations vécues :

  • le mur États Unis/Mexique,
  • le mur Inde/Bangladesh,
  • le mur Israël/Palestine
  • le mur entre les deux Corée.

Section 2 : Vers une Europe des frontières

L’européanisation des politiques migratoires, amorcée lors des accords de Schengen, a eu pour effet de renforcer les dispositifs sécuritaires, tout en voulant attirer les élites, et de répondre aux besoins de main-d’œuvre. L’Europe cherche à la fois à maintenir ses frontières fermées aux uns et à les entrouvrir aux autres, un exercice difficile sous le contrôle d’une opinion publique divisée. Les tentatives d’harmonisation et de partage du "fardeau" entre pays européens face aux flux de demandeurs d’asile se heurtent au défaut de solidarité des vingt-huit et à la difficulté de conclure des accords avec les pays du Sud. Ce défaut de solidarité a éclaté au grand jour en septembre 2015 avec la "crise des migrants" autour de la question des "quotas de réfugiés" à répartir pour chaque pays.

2.1 Les frontières de l’Europe : perspectives historiques et contemporaines

Vic-Aracourt - A cheval sur la frontière. Carte postale du début du siècle © Mus

"A la frontière franco-allemande, à Vic-Arracourt en Meurthe-et-Moselle, la gendarmerie allemande interdit à une bande de romanichels serbes expulsés de France d’entrer en Allemagne". Carte postale début XXe siècle © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Jusqu’au XIXème siècle, il était plus facile d’entrer dans un pays que d’en sortir, car celui-ci maintenait, derrière ses frontières, ses contribuables et ses futurs soldats. La période allant de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle marque une première étape dans le contrôle des mobilités. L’histoire mouvementée de l’Europe au cours de cette période a davantage accentué ces velléités de contrôle des territoires et de circulation des hommes.

Les deux guerres mondiales marquent une autre étape : de nombreux territoires furent divisés ou annexés, engendrant d’importants mouvements de populations par-delà les frontières. On estime ainsi que plus de 300 000 Belges se réfugient en France au cours de la Première Guerre mondiale. Après la Seconde Guerre mondiale, en Europe, plus de 40 millions de personnes sont contraintes de franchir des frontières, sans compter les Allemands fuyant l’armée soviétique à l’Est, les travailleurs forcés étrangers en Allemagne (plus de 11 millions) et les quelques 13 millions de Vertriebene allemands expulsés d’Union soviétique, de Pologne, de Tchécoslovaquie et d’autres pays d’Europe de l’Est. La défaite de l’Allemagne nazie provoque en outre des guerres civiles en Grèce et en Europe du Sud-Est, contraignant des milliers de personnes à quitter leur pays. Enfin, plus d’un million de Russes, Ukrainiens, Biélorusses, Polonais, Estoniens, Lettons et Lituaniens fuient la domination communiste qui s’impose.

Scène de bataille. Desssin de Tomi Ungerer (1942-1944)

Tomi Ungerer, sans titre, 2 février 1944. Encre et aquarelle sur papier, 19,4 × 31,3 cm. Collection Musée Tomi Ungerer-Centre international de l’illustration, Strasbourg. 99.2011.0.3. Photo : Musées de la Ville de Strasbourg. © Diogenes Verlag AG Zürich/Tomi Ungerer.
 

1946, c’est aussi le "rideau de fer" qui sépare l’Europe de l’Ouest de l’Europe de l’Est dans le contexte de la Guerre froide. Cette séparation a d’importantes conséquences sur les mouvements de populations. Alors que du côté des alliés américains il s’agit de "contenir" une éventuelle progression du communisme, l’enjeu à l’Est consiste à empêcher d’importantes migrations vers l’Ouest.

Le Mur, mon enfance derrière le rideau de fer, Peter Sis

Dessin extrait de l’album Le Mur, mon enfance derrière le rideau de fer de Peter Sis, Grasset 2013. © Peter Sis/The Wylie Agenc

Ce "rideau de fer" se matérialise par fils de fer barbelés, barrières électrifiées séparées par des no man’s land avec champs de mine et miradors sur plusieurs milliers de kilomètres notamment en Tchécoslovaquie et en Hongrie. Mais c’est dans l’Allemagne divisée en deux pays à partir de 1949, que cette frontière physique est la plus marquée (plusieurs milliers de kilomètres de grillage métallique). Dans ce contexte, la ville de Berlin cristallise l’imaginaire de la séparation d’une population au sein de son espace urbain.

L’Europe de Schengen, créée il y a trente ans, marque la dernière étape de cette histoire. Aujourd’hui, elle compte 26 pays et dans ce vaste espace économique, les frontières entre pays membres n’ont pas pour autant disparu mais ont évolué. Elles sont notamment devenues invisibles pour des travailleurs européens, à présent libres de circuler sans contrôle aux frontières et de vivre et de travailler dans ce vaste espace dénommé l’espace "Schengen".

2.2 La forteresse Europe : un passage des frontières sous contrôle

Si, au sein de l’Union européenne, la circulation des personnes s’effectue librement, il en va autrement aux frontières extérieures qui demeurent soumises à un strict contrôle de la part des autorités. L’accès à l’Europe est limité pour les "extra-européens" par la mise en place de nouvelles frontières administratives dans le cadre d’accords bilatéraux, et ce dès les pays de départ. Les pays de transit et d’immigration faisant figure de sas, participent de fait au contrôle de flux migratoires vers l’Europe, étendant ainsi le champ d’action des frontières définies par les accords de Schengen au-delà de leur propre territoire.

Frontex- Mellila

Melilla, enclave espagnole au Maroc, juin 2012. Travaux de fortification de la frontière. Photo de Julian Roeder, série Mission and Task © Julian Roeder

De nouveaux outils de contrôle commun apparaissent. L’Union européenne a ainsi mis en place en 2004 un dispositif dénommé Frontex. Cette agence européenne a pour mission de coordonner la coopération opérationnelle des États membres aux frontières extérieures de l'Union européenne en matière de lutte contre l'immigration clandestine. D’autres programmes participent également au contrôle des frontières : le système d’information Schengen, le fichier Eurodac, les visas de transit, le visa "Schengen", le système intégré de vigilance externe sur les côtes, etc.

Demandeuse d’asile congolaise dans la zone d’attente de Roissy

Demandeuse d’asile congolaise dans la zone d’attente de Zapi 3 située près de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, 23 décembre 2004 © Olivier Aubert / Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI

Outre les postes frontières, de nouvelles zones de contrôle, d’exclusion et de confinement apparaissent également aux portes des pays d’arrivée : les zones d’attente au sein des aéroports, espaces dans lesquels sont retenus les étrangers en situation irrégulière, le temps du traitement de leurs dossiers. Les centres de rétention administrative (CRA), dans lesquels sont retenus les étrangers ne disposant pas d’un titre régulier de séjour, dans l’attente de leur reconduite, le cas échéant, vers le pays dont ils sont originaires. Ces lieux offrent des conditions de vie précaires. De fait, nombreux sont les cas de révoltes ou d’incendies signalés.

2.3 La mer Méditerranée : espace de contacts et de ruptures

Zarzis, Tunisie, 2012. Bateau échoué. Photo de Laetitia Tura

Zarzis, Tunisie, 2012. Bateau échoué près de ce port d’où sont partis beaucoup de jeunes Tunisiens après la révolution. Photo de Laetitia Tura, série Disparitions © Laetitia Tura

Depuis l’Antiquité, les mouvements de populations au sein de l’espace méditerranéen ont suscité de multiples enjeux économiques, géopolitiques et culturels. Zone de déplacement, de contact, de commerce et d’échanges culturels, la mer Méditerranée a aussi constitué une zone de conflits et de violences selon les contextes historiques. Ainsi, au cours des dernières décennies, la Méditerranée a été considérée comme une frontière séparant nettement les populations du sud de celles de l’Europe. Dans ce cadre, les flux de populations, principalement vers le nord, ont été strictement règlementés, voire empêchés, par les États avec le soutien de leurs opinions publiques. Pourtant, cette frontière méditerranéenne n’a jamais été hermétique.

Section 3 : Traverser les frontières de la France

Immigrants italiens à la gare de Modane. Carte postale

Immigrants italiens à la gare de Modane. Carte postale © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Traverser la frontière pour entrer sur le territoire français : cette expérience particulière de l’immigration a souvent marqué les souvenirs des millions d’étrangers qui sont venus s’installer en France depuis le XIXe siècle.

Avant que le principal point d’entrée de la France ne devienne l’aéroport de Roissy, beaucoup d’immigrants en France arrivaient par les frontières terrestres, par le train, et, pour les migrants des autres continents, par les ports, dont Marseille, qui reste dans l’imaginaire collectif la "porte du Sud". Beaucoup de clandestins, italiens, espagnols, portugais, sont aussi arrivés en France à pied, en franchissant les montagnes.
Certains postes frontières ont ainsi acquis une dimension particulière dans l’histoire de l’immigration : c’est le cas de Hendaye pour les Portugais et les Espagnols, Vintimille pour les Italiens.

Passage d’immigrés portugais clandestins dans les Pyrénées en mars 1965

Passage d’immigrés portugais clandestins dans les Pyrénées en mars 1965 © Gerald Bloncourt / Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CNHI

Réfugiés espagnols

Plus de 400 000 réfugiés ont quitté l'espagne lors de la chute du régime républicain, février 1939, David Seymour © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Sur les frontières Nord et Est du pays, où les barrières naturelles n’existent pas, les postes de douane ont constitué à partir du XIXe siècle le paysage familier de la frontière. C’est à la douane qu’il a d’abord fallu décliner son identité et, à partir du XXe siècle, présenter ses papiers. Progressivement, les frontières de "papier" et les frontières administratives vont devenir le principal moyen de contrôle des mobilités entre les pays étrangers et la France.

Guyane : focus régional

Grand Santi, 2010 © Frédéric Piantoni / Musée des cultures guyanaises.

Grand Santi, 2010 © Frédéric Piantoni / Musée des cultures guyanaises.

Le fleuve Maroni est la frontière naturelle qui sépare la France - Région de Guyane française - et le Surinam. À une autre échelle, il définit les bornes ultimes de l’Union européenne en Amérique latine. Depuis le XVIIème siècle, ce territoire est soit en marge des centres de décisions régionaux et nationaux, soit au cœur d’enjeux géopolitiques et économiques plus larges (commerces, or, bois, énergie, écologie).

Conclusion : un monde sans frontières ?

La traversée de la frontière est au centre d’un conflit de valeurs. Les États sont aux prises avec une série d’impératifs contradictoires : contrôle des migrations et libéralisme économique, sécurité et respect des droits fondamentaux, frontières et préservation des réseaux transnationaux d’échanges, de dialogue et d’activités économiques. Avec une mondialisation économique sans précédent, des régions entières du monde en état de guerre, et la multiplication ces derniers mois de tragédies plus dramatiques les unes que les autres, la question de la légitimité du passeur de frontière se pose aujourd’hui avec d’autant plus d’acuité. Se pourrait-il qu’un jour on ne considère plus celui qui circule librement comme un criminel en puissance mais comme un acteur à part entière ne remettant pas en cause systématiquement la souveraineté des États ?

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