Le métissage a t-il un avenir ?

Le métissage se nourrit de l’échange et s’épanouit dans les zones "interstitielles" (D.Shayegan) de la rencontre. Aux monologues, sourds à la pensée de l’Autre, aux relations déséquilibrées, de domination, il privilégie l’égalité relationnelle et des rapports dialogiques lesquels riment avec diversité. L’extension coloniale et l’occidentalisation du monde, en provoquant la disparition de milliers de sociétés, de langues et de cultures, ont appauvri la diversité. De même, la mondialisation contemporaine peut conduire à une uniformisation des modes de vie et de pensée. Pour autant, au sein des sociétés modernes s’inventent de nouveaux brassages et de nouveaux métissages.

Une destinée collective ?

Pour nombre de contemporains, les bricolages et autres mélanges identitaires se résument à harmoniser le chinois du midi avec le couscous du soir, le cours de flamenco avec la séance de tai-chi, l’apprentissage d’une langue étrangère avec une virée à Marrakech et, pour les plus "écartelés", l’exotique souvenir d’une origine provinciale dans une capitale surpeuplée, cosmopolite et agitée. Cette nouvelle humanité progresse et avec elle une modernité ou une conscience métisse qui bouscule les cadres étriqués des frontières mentales héritées des histoires nationales et des fermetures identitaires. Cette foule bigarrée et plutôt joyeuse se nourrit de littérature-monde et étrangère, de world music, de décorations, de bijoux, de vêtements et autres arts ethniques, de goûts et de modes de vie importés.

Les sociétés aussi se métissent, notamment par le fait des migrations. Le métissage est alors et d’abord une expérience individuelle et personnelle qui est portée par les couples mixtes et leurs enfants ou les jeunes issus des différentes migrations. Ces jeunes garçons et filles grandissent au sein de plusieurs langues et cultures, plusieurs valeurs. Français à part entière, ils ont hérité d’une identité complexe faite de plusieurs appartenances ou références. Il leur est parfois difficile, douloureux, de faire admettre à leurs aînés ou à une société souvent sourde, que leur identité est composite, qu’elle est mouvante et qu’aucune tradition où ontologie ancienne, celle des parents ou de la société, ne suffit à traduire ou conscientiser. Si la modernité métisse peut être réjouissante, distancée, l’expérience personnelle peut être une épreuve consistant à "apprivoiser la schizophrénie" (D.Shayegan).

La fin du métis ?

 

La Zon-Mai dans le forum du Palais de la Porte Dorée. Décembre 2008

 

Cette épreuve travaille aussi les dynamiques identitaires des sociétés, inscrites désormais dans des cadres géographiques dilatés (Europe, espace méditerranéen, globalisation) et des temps élargis, mondialisés par l’arrivée de l’Autre, l’irruption de la périphérie au centre de la cité (Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Gallimard 2011). Ces processus, portés par les populations issues des migrations, les peuples créoles, les individus et les groupes placés à l’interstice des mondes et des cultures, s’étendent au point que les identités plurielles deviennent le lot commun.

 

Pour le romancier Henri Lopes (Une enfant de Poto-Poto, Gallimard, 2012) le métis "nous a appris à devenir des êtres humains. D’ici et d’ailleurs", et la notion "dépérira. Dans quelques décennies, peut-être avant un siècle, il n’y aura plus de métis, mais des Français, des Congolais, des Sénégalais, des Américains, blancs, noirs, bruns… Les "pur-sang" n’oseront plus se vanter de ce qui deviendra une tare".

Mustapha Harzoune, 2012