Quelles empreintes l’immigration laisse-t-elle dans la littérature et la langue française ?

Traces d'immigration dans la littérature

Sans remonter à la figure d’un Emile Zola ou d’un Apollinaire, les lettres françaises n’ont cessé de s’enrichir d’écrivains d’origine étrangère et de rayonner dans le monde grâce à leurs œuvres. Ainsi, la plus prestigieuses des récompenses internationales, le prix Nobel de littérature, fut attribué à des Français venus d’ailleurs : Henri Bergson (1927), juif polonais par son père et anglais pas sa mère ; Albert Camus (1957), d’origine espagnole par sa mère ; Gao Xingjian (2000), né à Ganzhou en Chine.

De même, depuis 1903, la liste des Prix Goncourt attribués à des écrivains d’origine étrangère est longue. Origines américaine, néerlandaise, russe, polonaise, suisse, italienne, belge… toutes traduisent l’histoire migratoire du pays. En 1987, Tahar Ben Jelloun est le premier prix Goncourt originaire d’un ancien pays de l’empire colonial français (Maroc). En 1993, le prix est décerné à Amin Maalouf ; en 2008 à Atiq Rahimi (2008), écrivain français d’origine afghane ; en 2009 à Marie NDiaye, d’origine sénégalaise par son père ou encore en 2011 à Alexis Jenni, aux origines suisses-allemandes et dont le roman, L’Art français de la guerre, plonge au cœur de l’identité française.
Parmi les "Immortels" de l’Académie française siègent aussi des écrivains d’origine étrangère : François Cheng, Assia Djebar, Amin Maalouf ou François Weyergans.

Depuis une trentaine d’années, la littérature française s’enrichit d’auteurs issus des immigrations algérienne ou marocaine. Les pionniers, Azzouz Begag ou Mehdi Charef, ont été suivis par Tassadit Imache, Malika Wagner, Nina Bouraoui, Saïd Mohamed ou Lakhdar Belaid. Les plus jeunes dans la carrière se nomment Faïza Guène, Sabri Louatah, Rachid Djaïdani ou Mabrouck Rachedi.
Ainsi, l’espace littéraire national s’ouvre à de nouvelles plumes et surtout à de nouveaux thèmes, élargit ses horizons historiques et ses perspectives, sonde les ressorts souterrains de la société, relie le pays à la marche du monde.

Quand la langue française en voit de toutes les couleurs

Sur 35 000 mots usuels de la langue française, 4 192 sont d’origine étrangère : 25 % soit le quart viendrait de l’anglais, 16 % de l’italien, 13 % du germanique et 6,5 % de l’arabe. Si on y ajoute quelque 150 mots d’origine turque ou persane, passés au français via la langue arabe, le pourcentage avoisinerait alors les 10 %. Ainsi Sarrasins, Maures, Barbaresques et autres Mahométans ont aussi irrigué la langue nationale et les Français parlent (un peu) arabe sans le savoir.

Ce mouvement d’emprunt se poursuit aujourd’hui grâce à de jeunes auteurs français comme Faïza Guène (l’auteur de Kiffe kiffe demain) ou des écrivains étrangers francophones; des réalisateurs, comme Abdelatif Kéchiche (L’Esquive). Jean-Pierre Goudaillier, professeur de linguistique à la Sorbonne souligne que les "cités constituent actuellement les foyers les plus importants de création lexicale (…). Dans ces cités-creusets, ce français mâtiné d’exotisme, mosaïque d’emprunts à l’arabe, aux langues africaines, au tsigane… est aussi métissé que la population. Il en fait voir de toutes les couleurs au français académique. (…) La cité, tour de Babel créative ou lieu d’appauvrissement du français ? Les jeunes, loin d’être des "sauvageons", ont une inventivité lexicale et poétique très développée, selon les linguistes intervenant sur le terrain" (La Croix, 16 mars).

Mustapha Harzoune, 2012