Quelles empreintes l’immigration laisse-t-elle dans la culture ?

Les nations, les peuples, les cultures, les croyances, les pratiques artistiques, les habitudes alimentaires voyagent, s’influencent, se mêlent au risque sinon de s’atrophier voir de disparaître. De ce point de vue, les immigrations ont contribué non seulement à irriguer les arts, les modes de vie, la culture française mais aussi et parfois à en être les principaux vecteurs. Des arts populaires, comme la chanson ou la cuisine, à la peinture et l’art moderne en passant par la littérature, l’architecture, la décoration, la haute couture, les immigrés et leurs descendants n’ont cessé de contribuer à la vitalité et au rayonnement international du "génie" culturel français. L’influence est multiple et ne consiste pas uniquement à s’inscrire dans une tradition artistique préexistante, à intégrer une identité inclusive et fixe mais à organiser des allers-retours entre l’ici et l’ailleurs, à multiplier les références, à décentrer les regards, à inscrire la France, physique mais aussi celle de la création, dans le monde et à introduire des thèmes nouveaux comme ceux de l’identité, de la mémoire, du nomadisme, de l’exil, de la rencontre…

Chanson française : un "art de métèques"

Selon l’expression de l’historien Yves Borowice, la chanson française, est d’abord un "art de métèques". Et ce depuis les origines. Les plus grandes voix de la chanson française sont, de génération en génération, celles d’hommes et de femmes venus d’ailleurs, directement ou par les mystères des bifurcations existentielles et amoureuses. Ainsi Amiati (née à Turin en Italie) sera une des figures de la chanson patriotique et revancharde d’après la défaite de 1871. En 1931 Joséphine Baker chante J’ai deux amours et en 1936, Edith Piaf enregistre son premier disque.

 

Rachid Taha © Rémi Boissau / Rue des Archives

Rachid Taha © Rémi Boissau / Rue des Archives

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale les Francis Lemarque et Dario Moreno sont rejoints par une pléiade d’artistes devenus depuis les symboles de la chanson française et tous d’origine immigrée : Reggiani, Brassens, Brel, Léo Ferré, Yves Montand, Mouloudji, Jean Ferrat, Aznavour, Moustaki, Barbara, Georges Guétary, Luis Mariano… Quelques années plus tard, les Serge Gainsbourg, Nougaro, Sylvie Vartan, Dalida, Michel Polnareff, Alain Bashung ou Louis Chédid prendront la relève. Aujourd’hui les générations se renouvellent mais l’influence de l’immigration sur la chanson française demeure, entretenue notamment par des artistes qui se nomment M, Juliette, Zebda, Bénabar, Keny Arkana, Abd al Malik, Cali, Ridan, Sanseverino, HK…
Sans oublier que nombre de chansons, devenues des succès à la renommée parfois internationale, ont été composées par des compositeurs aussi venus d’ailleurs à l’instar d’un Vincent Scotto ou d’un Norbert Glansberg.

 

Les gloires de la cimaise

Au XXe siècle, dans le Paris cosmopolite de l’entre-deux guerres, autour de l’école de Paris ou des surréalistes, souffle un vent de liberté, porté notamment par des artistes débarqués des quatre coins du monde : Modigliani, Chagall, Soutine, Picasso et Foujita ou encore Dali et Miro.

 

"Collages structurels". Circa 1966 © Collection Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, Paris

Roman Cieslewicz, "Collages structurels", Circa 1966 © Collection Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, Paris

Plus tard, le rayonnement artistique français viendra d’autres artistes d’origine immigrée comme Victor Vasarely, Yona Friedman, Oscar Rabine ou Roman Cieslewicz.
Aujourd’hui les expressions sont multiples : photographie ou vidéo, œuvre d’art ou documentaire, performance ou art corporel, sculpture… Les artistes peuvent être immigrés comme Ghazel, Shen Yuan, Taysir Batniji, Hamid Debarrah, Bouchra Khalili, Santi Zegarra, Huang Yong Ping ou Rajak Ohanian. Ils sont aussi et de plus en plus souvent nés en France comme Kader Attia, Bruno Boudjelal, Malik Nejmi, Zineb Sedira, Mohamed Bourouissa, Melik Ohanian.

La ronde des fourneaux

En matière de goût aussi, les Français se nourrissent de l’ailleurs, élargissent la palette des saveurs, découvrent, réinventent aussi, des préparations débarquées en France souvent dans les valises des migrants. Depuis des années les sondages se suivent et se ressemblent : les plats d’origine étrangère font toujours bonne figure parmi les vingt plats préférés des Français, le couscous berbère et les moules frites belges y voisinent avec les spaghettis à la bolognaise et la pizza italienne.
Le couscous était déjà sur les tables des cafés kabyles dans les années 1920. Sa notoriété viendra avec l’arrivée des rapatriés en 1962. Si traditionnellement il se décline à toutes les sauces, il devient « royal » et affublé d’une merguez dans sa version hexagonale et commerciale. Quant à la semoule, elle se prépare trop souvent à l’eau chaude ou dans un four. Exit l’action bienfaitrice de la vapeur - qui fait pourtant toute l’originalité de ce plat.
Sur les trente milliards de pizzas mangées dans le monde chaque année, trois milliards sont consommées en France soit dix tonnes de pizzas (une tonne de plus qu’en Italie !). La pizza est arrivée en France avec les immigrés italiens du XIXe siècle, mais c’est au lendemain de la guerre qu’elle se répand. La première pizzeria est inaugurée à Paris en 1950. Il y en aurait aujourd’hui autour de 10 000. La pizza s’accommode désormais avec tous les ingrédients possibles et imaginables. On a même servi des pizzas… au foie gras !

Mustapha Harzoune, 2012