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Voyageur malgré lui

"Les livres de pure imagination me laissent toujours, pour finir, une sorte d’insatisfaction. Il n’y a que ceux dans lesquels l’auteur s’est donné en pâture qui me nourrissent vraiment" écrit Taos Amrouche dans ses Carnets intimes (Joëlle Losfeld 2014). Voyageur malgré lui est un roman composite, une variation sur le thème du voyage, de l’exil où l’auteur mêle trois figures : celle d’Albert Dadas (1860-1907), de Samia Yusuf Omar et enfin celle du père de la narratrice.

Albert Dadas souffre de dromomanie ou "folie du fugueur", premier cas officiel de "tourisme pathologique", infatigable marcheur capable d’avaler des dizaines et des dizaines de kilomètres, toujours sur le départ, toujours à "s’en aller, encore et encore". Albert aura la chance, si l’on peut dire, de croiser sur son chemin le docteur Tissié qui mettra un nom sur sa pathologie. En guise de justification à ses fugues - et à sa propension à égarer son passeport - il pourra désormais faire valoir son titre de "voyageur aliéné de Tissié". Bien pratique face à une maréchaussée des frontières peut-être moins sourcilleuse alors.

Samia Yusuf Omar, sportive somalienne, aurait bien aimé ne pas buter sur l’intransigeance des gardes barrières, nationales ou continentales, modernes. En 2008, aux JO de Pékin, elle court le 200 mètres pour son pays. En trente deux secondes environ, elle ne pouvait arriver que loin derrière les autres concurrentes. Mais qu’importe, "on a eu le sentiment d’être des gens très importants", avait-elle confié alors. De retour à Mogadiscio, la jeune fille continue à s’entrainer. Objectif : les JO de Londres. Mais, à la pauvreté, il faut ajouter désormais les menaces de barbus enturbannés et mortifères. Samia Yusuf Omar décide de partir, de gagner l’Europe par ses côtes italiennes, dans une de ces pateras surchargées de malheur. Fin de la course pour la sprinteuse. Point final d’une vie trop vite engloutie, sans laisser de traces. Elle avait vingt deux ans. Au XXIe siècle, "la terre avait pris les dimensions d’un village, mais uniquement pour ceux qui étaient en règle – ceux qui avaient les moyens".

Enfin, il y a le père. Et c’est ici que l’on retrouve Taos Amrouche. Au centre de ce récit, il y a une scène touchante. Bouleversante même. Une de ces scènes dont les littératures de la migration, littératures des bifurcations, regorgent : celle de l’enfance qui bute sur les silences de la filiation et les mystères des origines. Une enfance en recherche de preuves là où il ne reste que quelques traces. Dans une pièce, la jeune fille, qui vient de fêter ses seize ans, est avec son père. Elle l’interroge sur son passé, son enfance au Vietnam. "Mon père se fige aussitôt" écrit Minh Tran Huy, "regard de naufragé", "mon père continue de se taire. Une cloison de verre s’est élevée entre lui et moi. (…) Nous demeurons immobiles, assis l’un en face de l’autre. Il garde les yeux fermés, tandis que je l’observe sans pouvoir détourner les miens. Quand il les rouvre, il murmure dans un sourire : Je ne me souviens pas vraiment, tu sais". La scène se referme sur une phrase qui tombe, comme un couperet : "Je ne poserai plus jamais de question à mon père". 
Comme dans le roman Feu pour feu de Carole Zalberg (Actes Sud 2014), le père protège ou croit protéger ses enfants en gardant ses douleurs secrètes, en les dispensant du poids du passé : "quand vous êtes nées, toi et ta sœur, je me suis juré de vous donner tout ce à quoi je n’avais pas eu droit. Une vie douce, paisible, confortable, que nul fantôme, nul remords, ne viendrait hanter ; une existence sans ombres ni tourments, pareille à une page vierge. Vous n’auriez rien à faire d’autre que d’écrire votre histoire, sans devoir souffrir d’aucun poids, d’aucune entrave. Mes chaines n’étaient ni ne seraient jamais les vôtres".

Il faudra la mort du cousin Thinh, et un fait inattendu, pour qu’apparaissent les premières fêlures sur cette "cloison de verre" du silence, cet "écrin du souvenir" où se nichait "la vie d’avant" : l’enfance dans un Vietnam en guerre contre l’occupant français, les assassinats des parents, l’histoire du cousin Thinh, "l’oncle bizarre", enfermé dans sa dépression, le destin tragique de la cousine Hoai, restée à Saigon par amour, l’oncle Tam et ses deux fils, les cousins Linh et Bao, l’un membre du Parti, l’autre de l’armée sud-vietnamienne, la tragédie des boat people
En France, le père fait sa vie. Il est heureux mais ne peut s’empêcher de penser à ceux qu’il a laissé derrière lui. A la chute de Saigon, les dés sont jetés "il m’était désormais impossible de rentrer, et mon exil, que j’avais toujours cru provisoire, est devenu définitif". "Presque malgré nous, nous commencions de nous établir en ces lieux où nous n’avions pensé que passer. Nous commencions de construire une existence, et même de la prolonger : ta sœur a vu le jour peu après l’arrivée de ta grand-mère chez nous et trois ans après, tu es née".
Comme ingénieur, il incarne "l’image même de l’intégration – une publicité vivante pour la méritocratie républicaine". Et pourtant, cette "intégration" renferme aussi son lot de douleurs, de silences, de questions sans réponses, de bifurcations, de désaffiliations, de quêtes personnelles. L’intégration ignore la "souffrance de l’exilé" qui oblige à "vivre avec une mémoire qui ne sert à rien" dit Camus. L’intégration républicaine cache sa part d’incommunicabilité, d’anonymat, d’invisibilité, d’exil. Elle brouille et efface les traces. "Je me suis toujours demandé si mon père, enfant réfugié, parent pauvre, étudiant étranger, travailleur expatrié, touriste en son propre pays, s’était jamais senti à sa place quelque part". 

Albert Dadas, Samia Yusuf Omar, le père de la narratrice, Thinh, Hoai… des destinés qui entrent en résonnance, comme des "fantômes" écrit l’auteure qui reprend la figure poétique et pianistique déjà utilisée par Michaël Ferrier (Sympathie pour le fantôme, Gallimard, 2010). Ces "voyageurs malgré eux" sont autant de touches jouées qui multiplient les vibrations sur la frontière, le passage, les prisons géographiques et mentales, la mémoire et l’identité, l’exil, l’effacement, les existences sans traces. Ou si peu. Tout cela est écrit avec beaucoup d’élégance, sans pathos mais non sans émotion. Texte délicat, souvent grave, mais qui, avec pudeur, laisse entre ouverte la part poétique des migrants qui, comme "les poètes doivent laisser des traces de leur passage et non des preuves. Seules les traces font rêver" (René Char).

Mustapha Harzoune

Minh Tran Huy, Voyageur malgré lui, Flammarion, 2014, 231 pages, 18€.