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Avoir 20 ans dans le Maghreb

Making of, film tunisien de Nouri Bouzid et Casa Negra, film marocain de Nour Eddine Lakhmari. Actuellement sur les écrans…
Avoir 20 ans dans le Maghreb
Le cinéma des pays du Maghreb : Maroc, Algérie, Tunisie, se développe très inégalement. La parution sur les écrans, à peu prés concomitante dans chacun des trois pays, d’un film traitant en toile de fond une thématique cruciale est un phénomène trop rare pour ne pas être signalé et une coïncidence qui ne doit pas tout au hasard.
Le cinéma des pays du Maghreb : Maroc, Algérie, Tunisie, se développe très inégalement. La parution sur les écrans, à peu prés concomitante dans chacun des trois pays, d’un film traitant en toile de fond une thématique cruciale est un phénomène trop rare pour ne pas être signalé et une coïncidence qui ne doit pas tout au hasard. En effet si l’on y ajoute le très féroce et subtil Inland de l’Algérien Tariq Teguia sorti récemment, l’immigration clandestine et la descente au désert pour échapper à la malvie, c’est à une sorte de trilogie, non concertée et portée par des moyens et des objectifs différents, que nous assistons. En effet, Le désarroi de la jeunesse est aussi le thème porteur de Making of du Tunisien Nouri Bouzid (autour de l’endoctrinement intégriste) et de Casa Negra du Marocain Nour Eddine Lakhmari sur les tribulations de deux loubards casablancais, entre chimère du départ et magouilles du quotidien. Casa Negra Film marocain de Nour Eddine Lakhmari Casa Negra c’est l’envers du décor. Le négatif de la belle ordonnance du Casablanca de carte postale dont le modern’ style fardé d’éclairage nocturne échappe de justesse à la décrépitude. A l’œil nu, c’est un enchevêtrement de rues sordides et encombrées, des poubelles renversées, des chiens errants, des clochards, des ivrognes, des prostitué(e)s, des invalides, des idiots, des mendiants, parfois des flics aux sirènes hurlantes, des honnêtes gens - il en faut - toujours pressés de se mettre en sécurité. Karim et Adil (Anas El Baz et Omar Lofti) sont d’inséparables copains de quartier, pareillement désœuvrés et démunis, ils hantent les rues en quête d’expédients momentanés ou d’évasions plus lointaines et fructueuses. En vendant des cigarettes à l’unité, ou pire en les faisant commercialiser par des escouades de gamins « à la tire », ils ne risquent pas de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille à charge car ils sont de gentils voyous prêts à tout pour aider leur maman. Alors ils rêvent de coups mirifiques pour devenir les caïds de la place ou d’un départ à l’étranger (ah ! Malmö et ses plantureuses blondes de papier glacé). Il faut donc des dirhams et encore des dirhams pour payer les papiers vrais ou faux, les passeurs, tous les intermédiaires et puis, au jour le jour, la belle vie au « Tout va bien » et donc entrer dans les coups les plus foireux de l’inquiétant Monsieur Zrirek (Mohamed Benbrahim), sorte de parrain de la pègre, âme sensible et tortionnaire, amateur de romance et de danse du ventre, de chevaux de course et de chihuahuas, de massacre à la perceuse. Les deux amis auront fort à faire pour sauver leur peau et le réalisateur pour sauver son film. On a quand même un peu de mal à trouver les raisons de l’énorme succès local (record toute catégorie du téléchargement) de ce simili polard qui exhibe un populisme parfois d’un goût douteux et s’essouffle vite à poursuivre Scorcèse, même dans une jolie envolée des deux héros en scooter, planant au-dessus des misères de Casanegra. La réussite insolente et insolite du Marock de Leila Marrakchi qui aura fait tourner la tête à plus d’un, s’expliquait par un certain mimétisme du public marocain, y compris celui des quartiers populaires, pour ce Maroc’and roll, ses héroïnes émancipées et ses beaux gosses friqués, semblant sortir de chroniques martiennes. L’attirance irrésistible pour Casanégra est peut-être d’ordre linguistique, donc étrangère aux non « maroquinophones ». Pour une fois, les personnages s’emparent sans retenue du langage de la rue, prennent toutes les libertés et font rougir de plaisir les oreilles habituées à des expressions plus conformistes (en Français, comme en Arabe). Making of Film tunisien de Nouri Bouzid Nouri Bouzid est un réalisateur et scénariste chevronné, sorte de chef de file du cinéma d’auteur tunisien. On se souvient de L’homme de cendres (1986), Les sabots en or (1989), Tunisiennes (1998), Poupées d’argile (2004) parmi de très beaux films s’inscrivant courageusement dans le contexte social, n’écartant pas des prises de position politiques et ne visant pas le seul divertissement, même assaisonné de provocation. Making of a d’autres ambitions que Casa Negra, peut être trop pour que la réussite soit au rendez-vous. La dénonciation de la montée de l’intégrisme sous ses formes radicales ou dissimulées, reste un sujet tabou dans « l’aimable » Tunisie. On feint d’ignorer l’endoctrinement d’une partie de la jeunesse, souvent fragile, démunie, désœuvrée, frustrée, en quête de repères, de ressources, de compensations. Quant à l’aboutissement le plus funeste du parcours initiatique : l’apprentissage terroriste, la participation au djihad, le sacrifice suprême dans un attentat suicide, il reste tacitement hors sujet. C’est ce thème à hauts risques qu’a voulu aborder Nouri Bouzid, autrement plus brûlant et dérangeant que le commerce sexuel lié au tourisme qu’il avait épinglé dans Bezness ( 2005). Par précaution il a choisi un procédé narratif qui se révèle à l’usage plus alambiqué que vraiment convaincant. Le film commence dans une euphorie juvénile où l’auteur excelle. Bahta (Lotfi Abdelli) est un peu le leader d’une bande de copains de quartier. Joyeux et glandeurs, ils ne retrouvent un peu de sérieux que pour faire du hip-hop et mettent toute leur énergie et leurs espoirs dans la préparation d’un « battle ». Mais la danse ne nourrit pas son homme. L’amour pas davantage et sa copine Souad ne le sauvera pas des dangers ; il va se retrouver seul face à des démons tentateurs (salvateurs ?). Le héros est mal parti. L’auteur aussi. Comment faire front à l’insidieux danger islamiste sans tomber dans des schématismes occidentaux ? Comment le combattre avec les seules armes de la raison sans passer pour un renégat ? Comment ne pas céder à la violence et au fanatisme ? Par un véritable coup de théâtre, encore plus incongru au cinéma, le personnage se dédouble, l’acteur se rebelle. L’auteur intervient à l’écran pour donner son point de vue, opposer un humanisme de bon aloi à l’extrémisme mortifère, laisser une chance à un islam bien tempéré. Toutes les bonnes volontés sont convoquées à ces cabrioles pirandelliiennes : l’acteur, l’auteur… ne verront pas leurs efforts couronnés de succès. Bahta fait sauter sa ceinture d’explosifs. Le spectateur reste perplexe. André Videau
Casa Negra Réalisateur par Nour-Eddine Lakhmari Avec Omar Lotfi, Anas El Baz, Mohamed Benbrahim Film Marocain Durée : 2h05 Date de sortie : 21 octobre 2009 Making of Réalisé par Nouri Bouzid Avec Lotfi Abdelli, Lotfi Dziri, Afef Ben Mahmoud Film Franco- Tunisien Genre : Drame Durée : 2h00 Mehr d'argent et Prix de la meilleure partition musicale au Festival de Dubaï... Distribué par Les Films de L'Atalante Musique de Nejib Charrabi Date de sortie : 28 octobre 2009
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