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Celles qui attendent

Fatou Diome, Flammarion, 2010

Celles qui attendent

Une île du Sine-Saloum, au Sénégal, un village où "la faim grignote de l’intérieur", tel est le décor du dernier roman de Fatou Diome, Celles qui attendent. On y croise des mères qui vont quémander chez l’épicier Abdou, quand elles ne se disputent pas avec leurs concubines, rivales quant à la réussite de leurs fils. Mais quel avenir pour ces fils ?

La pêche est moins rentable depuis que les chalutiers occidentaux viennent piller les ressources locales, et bien rares sont ceux qui décrochent un diplôme et une bourse pour l'étranger. Alors, "ces enfants détournés de la vie paysanne (…) se jettent dans l'Atlantique, se ruent vers l'Europe". Et les filles, qui ont encore si peu accès à l'enseignement, s'accrochent à ces forcenés de l'exil et traitent de "blaireaux" ceux qui restent. Fatou Diome donne toutes les clés pour comprendre un système piège, largement perpétué par les femmes, elles-mêmes pourtant les premières victimes. Elle n'écrit pas pour autant la monographie d'un village, mais un roman avec des vrais personnages.
Si beaucoup tentent la traversée pour l'Espagne, nous ne suivons que Lamine et Issa, et encore, pas dans leurs galères en Europe, mais – et c'est toute l'originalité de ce roman - à travers les rares nouvelles qui parviennent à "celles qui attendent" : leurs mères, Arame et Bougra, et Daba et Coumba, leurs toutes jeunes épouses. Daba a été mariée après le départ de Lamine, alors qu'elle était déjà fiancée, mais comment résister à la demande en mariage d'un homme promis à un bel avenir ? Coumba a juste eu le temps de tomber enceinte avant de voir partir Issa. Elle le retrouvera, bien des années plus tard, flanqué d'une deuxième épouse blanche et de trois petits métis. Un de leurs compatriotes émigrés ne leur avait-il pas conseillé de miser sur les filles ? Ils avaient donc appris à « user de leur corps comme d'un appât », les clichés sur la virilité noire leur facilitant la tâche.
Dans ce roman, il y a des pages magnifiques sur l'absence : "Cumba se moquait du matin et n'attendait rien du soir. Sa routine, c'était languir encore et toujours. (...) Certains absents possèdent les femmes mieux qu'aucun amant présent", et sur les regrets, parfois, d’Arame, d'avoir poussé son fils à partir. Alors, l'Europe, un mirage ? Fatou Diome se garde de trancher, d'autant que Lamine reviendra au pays avec de quoi construire une maison et sortir sa famille de la misère. A quel prix ? On le devine. Mais comment convaincre les "mercenaires de l’espoir" de ne pas aller se jeter dans la "souricière européenne" quand on revient avec de l'argent ? Oui, un très beau roman pour comprendre de quelle manière, sur l'autre rive, l’exil vient bousculer le monde rural et ses traditions.

Elisabeth Lesne

Fatou Diome, Celles qui attendent, Flammarion, 2010, 336 pages, 20 euros

Rencontre avec Fatou Diome le Samedi 5 février 2011 à 17:30 : en savoir plus

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