Les Tchèques et les Slovaques en France depuis la fin du XIXe siècle

La présence en France de Tchèques et de Slovaques, alors ressortissants austro-hongrois, remonte aux dernières décennies du XIXe siècle. Elle va fluctuer en fonction du contexte géopolitique et économique : Première Guerre mondiale, création de la Tchécoslovaquie, besoins de main d’œuvre en France, Deuxième Guerre mondiale, arrivée au pouvoir des communistes en Tchécoslovaquie et révolution de velours…

Rovnost, Louvre, octobre 1907 : congrès de la Libre Pensée. © MHC-BDIC/Fonds Cinkl

Rovnost, Louvre, octobre 1907 : congrès de la Libre Pensée. © MHC-BDIC/Fonds Cinkl

La présence en France de Tchèques et de Slovaques, alors ressortissants austro-hongrois, remonte aux dernières décennies du XIXe siècle. Paris attire des ouvriers, des artistes ou des jardiniers ; quelques restaurateurs et artisans (tailleurs, fourreurs, cordonniers) investissent le quartier du Palais-Royal. En 1914, plus de 3 000 personnes, surtout tchèques (2 000 environ à Paris et dans sa région), vivent en France. Des associations sont créées, comme la Beseda (1862), le Sokol de Paris (groupe de gymnastes) qui lui succède en 1891, ou encore Rovnost (« Egalité », socialiste), qui sont autant de lieux d’entraide pour trouver travail et logement. Les cafés et restaurants tenus par des compatriotes permettent de se retrouver. Désormais, comme le proclame l’écriteau dans la vitrine d’un tailleur de la rue de Rivoli : « Zde se mluví česky » (« Ici on parle tchèque »). Dans le nord industriel et minier, de même qu’en Alsace et en Lorraine alors allemandes, quelques familles tchèques s’installent au début des années 1900.

Vers l’indépendance nationale

Une réunion dominicale des membres de l'association socialiste tchèque Rovnost au restaurant Brettschneider, à Chaville, en 1914. Carte Postale. © MHC-BDIC/Fonds Cinkl

Une réunion dominicale des membres de l'association socialiste tchèque Rovnost au restaurant Brettschneider, à Chaville, en 1914. Carte Postale. © MHC-BDIC/Fonds Cinkl

La Première Guerre mondiale est pour beaucoup l’occasion de montrer leur loyauté envers leur terre natale et la France : dès l’automne 1914, les associations regroupées en un Comité de la Colonie et des Volontaires tchèques obtiennent de l’Etat français le droit de délivrer des cartes d’identité tchèque garantissant à leurs titulaires de n’être plus considérés comme des ressortissants d’un pays ennemi. Véritable consulat, cette « Colonie » organise l’enrôlement de 500 soldats volontaires dans la compagnie tchèque Na Zdar de la Légion étrangère. Elle assure la cohésion du groupe par des concerts et des fêtes de charité, collecte des fonds pour les soldats et leurs familles et organise une propagande orientée vers la fondation d’un Etat indépendant (conférences, journaux).

En 1917, la Colonie prend le qualificatif de « tchécoslovaque », alors que l’émigration politique a fait de Paris son centre en y installant un Comité National Tchécoslovaque présidé par les futurs fondateurs de l’Etat, Masaryk, Beneš et Štefánik. La participation aux combats, notamment lors de la bataille de la Targette, près d’Arras, le 9 mai 1915, donne à ces Tchèques et Slovaques un ancrage symbolique sur le territoire français et une visibilité auprès de l’opinion et des responsables politiques.

Soldats tchèques dans les tranchées françaises, Michelbach (Alsace) 1918. © Hulton-Deutsch Collection/Corbis

Soldats tchèques dans les tranchées françaises, Michelbach (Alsace) 1918. © Hulton-Deutsch Collection/Corbis

Soldats du 22e régiment d'infanterie de l'armée tchécoslovaque, en 1918, au Palais Royal, entourés de membres de la communauté tchèque de Paris, 1918. © MHC-BDIC/Fonds Cinkl

Soldats du 22e régiment d'infanterie de l'armée tchécoslovaque, en 1918, au Palais Royal, entourés de membres de la communauté tchèque de Paris, 1918. © MHC-BDIC/Fonds Cinkl

Le temps de l’immigration organisée

En 1918, la victoire des alliés permet la création de la Tchécoslovaquie. En mars 1920, la France signe avec ce nouvel Etat une convention d’immigration pour répondre à ses besoins de main-d'œuvre. On délivre aux immigrants tchécoslovaques qui ont obtenu un contrat de travail une carte de travailleur. Ils arrivent maintenant en convois ferroviaires via le centre de Toul (Meurthe-et-Moselle). Leurs effectifs restent toutefois modestes (environ 60 000, peut-être 70 000 personnes en 1930) et décroissent à mesure que la crise économique provoque chômage et retours au pays.
La figure dominante de l’immigrant tchécoslovaque devient celle de l’ouvrier : agricole pour de nombreux Slovaques disséminés partout en France et recrutés depuis Bratislava par une « Mission française d’immigration en Europe centrale » que le ministère de l’Agriculture crée en 1929 ; industriel pour les autres qui travaillent en banlieue parisienne (Argenteuil, Gennevilliers ou Suresnes), dans le Nord-Pas-de-Calais (Sallaumines, Méricourt, etc.), en Moselle (Merlebach) ou dans d’autres villes industrielles (La Grand Combe dans le Gard, Vianne dans le Lot-et-Garonne). Souvent mineurs, ces ouvriers travaillent aussi dans l’industrie (sidérurgistes, verriers, etc.).

Les membres de l'association tchécoslovaque ouvrière de bienfaisance et de culture de Colombes et leur famille, Argenteuil 1930. © Archives de la Matica Slovenska/DR

Les membres de l'association tchécoslovaque ouvrière de bienfaisance et de culture de Colombes et leur famille, Argenteuil 1930. © Archives de la Matica Slovenska/DR

Pendant l’entre-deux-guerres, un milieu national se reconstitue en France, grâce aux associations locales et à la Colonie centrale, avec l’aide du nouvel Etat tchécoslovaque. Bibliothèques et presse associatives, troupes théâtrales, équipes de football ou groupes de gymnastique (le Sokol et ses filiales), cours complémentaires de langue et de culture pour les enfants, dispensés par un(e) moniteur(-trice) tchécoslovaque, célébration de la fête nationale chaque 28 octobre, soirées entre compatriotes, messes dans leur langue, tout ceci rapproche les immigrants tchèques et slovaques, d’autant qu’ils vivent dans les mêmes lieux : la même cité minière, la même rue ou le même hôtel meublé. Il s’agit aussi d’organiser l’entraide au sein de la communauté, localement comme à l’échelle du territoire français tout entier : en 1929, la Colonie devient une société de secours mutuel.
Mais l’entre-deux-guerres est aussi le moment où les Tchécoslovaques partagent la vie des autres immigrés, comme les Polonais, et celle des ouvriers français, qui parfois les convainquent de rejoindre la CGTU. A travers les yeux des enfants qui vont à l’école française, les années passant, la France apparaît de moins en moins comme une terre étrangère.

Face au nazisme

La fin des années 1930 marque un tournant. Les Tchécoslovaques de France soutiennent d’abord financièrement leur pays natal menacé par Hitler et mènent une activité de propagande qui rappelle celle de la Grande Guerre. A l’automne 1938, les accords de Munich signés par la France livrent à l’Allemagne la région des Sudètes. En mars 1939, la disparition de la Tchécoslovaquie provoque l’afflux en France de plusieurs milliers de réfugiés. En septembre, après la déclaration de guerre, les hommes valides intègrent l’armée tchécoslovaque reconstituée et organisée en France par l’ambassadeur Osuský.

Guerre de 1939-1945. Slovaques regagnant leur pays en prenant le train à la gare de l'Est. Paris, janvier 1941. © LAPI/Roger-Viollet

Guerre de 1939-1945. Slovaques regagnant leur pays en prenant le train à la gare de l'Est. Paris, janvier 1941. © LAPI/Roger-Viollet

Après la défaite française de juin 1940, tous ne font pas le même choix. Quelques uns rejoignent la résistance, mais de nombreux Slovaques décident de rentrer au pays : entre 1941 et 1944, 6 000 d’entre eux environ rallient l’Etat slovaque indépendant. A la Libération, après une nouvelle vague de retours, les effectifs de la communauté tchécoslovaque de France se trouvent extrêmement réduits.

Carte UNTF G Balaz, 1945. Union nationale tchécoslovaque en France issue de la Résistance. © Archives de la Matica Slovenska Bratislava/DR

Carte UNTF G Balaz, 1945. Union nationale tchécoslovaque en France issue de la Résistance. © Archives de la Matica Slovenska Bratislava/DR

De la Guerre froide à la Révolution de velours

En 1948, avec l’arrivée au pouvoir des communistes, les premiers exilés politiques arrivent de Tchécoslovaquie, mais la guerre froide tarit rapidement ce flux migratoire. 19 000 Tchécoslovaques vivent en France en 1946 : ils ne sont plus que 2 900 en 1975 (auxquels s’ajoutent 10 500 anciens compatriotes devenus Français par acquisition). Avec la disparition progressive de la première génération, la diversification professionnelle et la dispersion géographique, l’assimilation s’accélère, qui passe par la naturalisation et de nombreux mariages mixtes.
Sur le plan politique, une opposition durable divise jusqu’en 1989 les Tchécoslovaques de France. Ceux qui soutiennent le régime bénéficient, via l’Association des Originaires de Tchécoslovaquie, des subsides de l’ambassade et conservent ainsi un lien avec leur pays d’origine où ils retournent en vacances. Ce lien est rompu pour les autres, regroupés au sein du Sokol et de l’association des Anciens Volontaires tchécoslovaques, proches des missions catholiques tchèque ou slovaque. De nouveaux exilés les rejoignent en 1968 après l’échec du Printemps de Prague. L’écrivain Milan Kundera, arrivé en 1975, fait ainsi de la France son « deuxième pays natal » et choisit d’écrire en français.

Révolution de velours, Prague, 22 novembre 1989. © AFP

Révolution de velours, Prague, 22 novembre 1989. © AFP

En 1989, la « Révolution de Velours » entraîne un regain de curiosité pour le pays des (grands)-parents. Beaucoup redécouvrent alors l’histoire commune de la présence tchèque et slovaque en France et réinvestissent des associations devenues apolitiques mais restées « tchéco-slovaques », malgré la séparation du pays en deux Etats nationaux, en 1993. Ces dernières années, des Tchèques et des Slovaques séjournent de nouveau en France pour des raisons universitaires et professionnelles, tendance confirmée par l’adhésion de la République tchèque et de la Slovaquie à l’Union européenne en mai 2004.

Dossier réalisé par Jean-Philippe Namont, professeur agrégé d'histoire, doctorant à Paris-1 (Panthéon-Sorbonne) et chargé de recherches au CNRS (UMR IRICE - Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe)