Portrait et interview : Nil Yalter, l’avant-gardiste

Nil Yalter est vidéaste et peintre. D’origine turque, elle est installée à Paris depuis près de 45 ans. Féministe, marxiste, elle expose dans le monde entier ; dernièrement au MoMA de New York, actuellement au centre Pompidou, à Paris. En ce moment, elle prépare une œuvre qui sera exposée à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration du 13 octobre au 22 novembre prochains pour la Saison turque en France.

Nil Yalter reçoit dans un de ses ateliers, derrière les Champs Elysées. Dans une des pièces, alignés, trois ordinateurs de générations différentes, aux fonctionnalités complémentaires. C’est ici que la vidéaste qui a adopté ce medium quand personne n’entendait le reconnaître comme art, et qui a évolué avec la technique notamment la 3D, travaille à ses prochaines œuvres. Dans une d’elles, elle se met en scène nue sous un manteau de fourrure. « Il n’y a rien à expliquer. Je ne sais pas d’où me viennent certaines de mes œuvres ! » confie cette Turque née au Caire, à l’accent prononcé, au regard bienveillant que soulignent d’amusantes lunettes et qui dit apprécier « l’immédiateté et la liberté » que lui procure la vidéo.

Nil Yalter

© Nil Yalter

L’immigration, 35 ans après

L’artiste autodidacte poursuit également le montage qu’elle présentera l’automne prochain à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, dans le cadre de la Saison turque. Une œuvre hybride composée d’entretiens, de dessins et de peintures issus de travaux antérieurs sur l’immigration. Les premiers, sur les HLM de St-Quentin-en-Yvelines, remontent à 1974. « On appelait cette zone Chicago. C’était déjà dans un état lamentable. Il y a aussi des choses que j’ai tournées à Ris-Orangis en 1979 ou qui datent de mon exposition « C’est un dur métier que l’exil » de 1983 ». Pour ces recherches, l’artiste n’a pas travaillé pas seule, « toujours avec des sociologues, des associations, des municipalités. On ne peut pas aller chez les gens comme ça et leur dire racontez-nous votre vie ». Les paroles recueillies alors que l’art sociologique est balbutiant font encore écho. « On nous a tellement parlé de la France. Ca n’a pas été comme ils avaient dit », confiait ce Turc il y a 35 ans. Et Nil Yalter de constater, un brin véhémente : « Rien n’a évolué, seules les populations ont changé. Les nouveaux immigrés ne sont plus italiens, portugais, turcs. Ils sont Africains ou d’Europe centrale. Mais les problèmes sont les mêmes. C’est ce que je veux montrer ».

Femme d’engagements

Artiste engagée ? Nil Yalter assume son statut. Après s’être fait connaître avec une yourte d’Anatolie centrale qu’elle expose en 1973 au Musée d’art moderne de Paris, elle participe en 1974 à la première exposition d’art vidéo en France avec La Femme sans tête. L’œuvre, résolument moderne et féministe, consiste en un gros plan sur le ventre de l’artiste sur lequel cette dernière reproduit, en le lisant à haute voix, un extrait d’Erotique et civilisations, de René Nelli. Il est question de plaisir féminin, de clitoris, de convexité et de concavité. « Ca a beaucoup choqué, même certaines féministes ». Marquée, à 18 ans, par la lecture du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, Nil Yalter milite activement, dans les années 70, avec un collectif pluridisciplinaire pour la visibilité des femmes artistes. « Certes les choses ont évolué en faveur des femmes mais à notre époque, il n’y avait pas ces publicités où elles sont mises dans des situations quasi pornographiques pour vendre n’importe quoi. Et, aujourd’hui encore, il n’y a que 17% d’œuvres de femmes dans la collection Pompidou ». Parallèlement, l’artiste revendique un engagement marxiste. Son militantisme lui a d’ailleurs valu de sérieux ennuis mais de cela, elle préfère ne pas parler. Dans son œuvre, on retiendra notamment sa participation, en 1984, à Sculptures dans l’usine avec les ouvriers de Renault-Sandouville ou son travail sur la mémoire ouvrière de l’île Seguin. De ses entretiens avec des immigrés, elle retient aussi un témoignage : « Celui d’un homme expliquant comment le patronat montait les travailleurs français contre les ouvriers étrangers et profitait de cette situation. Il faut que ça soit dit ».

© Nil Yalter

© Nil Yalter

Ondes de choc

Comment Nil Yalter est-elle devenue cette femme de combats ? « Je ne suis pas née avec une cuillère en or dans la bouche », rétorque l’artiste née d’un père fonctionnaire et d’une mère professeur de langues qui l’ont toujours soutenue et assuré que, contrairement au discours dominant de l’époque, se marier et devenir mère n’étaient pas un but en soi. Elle évoque également sa grand-mère qui, sous Mustafa Kemal Atatürk, troqua le voile contre une coupe garçonne et opta pour une robe courte et les thés dansants, « c’était énorme ». Rien d’étonnant finalement à ce qu’à18 ans, la vidéaste, « rebelle et indépendante » de son propre aveu, épouse un Breton avec qui elle chemine d’Istanbul à Bombay. « Nous étions parmi les premiers hippies », s’amuse-t-elle. En 1965, Nil Yalter s’installe à Paris et tombe sur les images de la Seconde Guerre mondiale. « Découvrir ces atrocités à 27 ans, c’était un choc incroyable, un éveil de la conscience ». Au même moment, l’artiste découvre St-Germain, les musées, les galeries et l’art américain, notamment Warhol. « Je me disais, c’est de l’art sans pouvoir expliquer pourquoi. Je pensais avoir une culture suffisante pour comprendre mais c’était faux. Ca a été très dur d’accepter le décalage avec ma peinture, alors abstraite et désuète. Pendant 6 ans, j’ai beaucoup lu, fréquenté les expositions et très peu montré mon travail. C’est finalement en retournant en Turquie que j’ai trouvé ma voie ».

Saison turque

Après avoir quitté Istanbul à 26 ans, Nil Yalter y est en effet revenue chaque année durant 15 ans. « Avant, je ne rêvais que d’Occident car il n’y avait rien au niveau artistique chez nous, contrairement à aujourd’hui où le potentiel d’art contemporain est énorme. C’est alors que je me suis aperçu que j’avais négligé la culture ottomane. S’éloigner pour mieux revenir, un classique chez les immigrés ! ». Aujourd’hui, les allers-retours sont fréquents et l’artiste évoque, avec humour, une double appartenance : « je suis comme les Turcs un peu barbare et, comme les Français, j’ai mauvais caractère ! ». Si l’artiste se prononce en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’Europe, même si elle admet « ne pas pouvoir en vouloir à ceux qui sont contre », elle fulmine néanmoins contre son pays : « Comment accepter que dans le seul pays musulman laïc, les femmes du président et du Premier ministre soient voilées ? » A 71 ans, Nil Yalter n’a visiblement rien perdu de sa capacité d’indignation. Rassurant.

Maya Larguet

 

Interview de Nil Yalter

- Vous avez commencé à travailler sur l’immigration il y a plus de 30 ans. Trouvez-vous que la situation ait beaucoup changé ?

- Votre première grande exposition était une tente de nomades d’Anatolie. C’est ce travail qui vous a amené à travailler sur l’immigration. Racontez-nous.

- Extraits de l’œuvre en préparation…

Entretien réalisé par Maya Larguet - Août 2009