Portrait : Patrick Zachmann, l’obsessionnel

Patrick Zachmann est photographe. Depuis plus de vingt-cinq ans, il s’intéresse aux questions liées à l’identité, à la mémoire et à l’immigration, que ce soit dans le cadre de ses travaux personnels ou de commandes. Il est membre de l'agence Magnum Photos depuis 1985. La Cité nationale de l’histoire de l’immigration lui consacre une exposition intitulée "Ma Proche Banlieue". Portrait et interview.

Patrick Zachmann. Santiago © Patrick Zachman

Patrick Zachmann. Santiago © Patrick Zachman

N’attendez pas de Patrick Zachmann qu’il réponde à vos questions de but en blanc. Car il en va de l’homme comme du professionnel, c’est en empruntant les chemins détournés qu’il parvient à toucher au but. Le trait de caractère s’est manifesté à plusieurs reprises avant de s’affirmer définitivement : ce sont ses études avortées d’ingénieur puis d’architecte qui l’ont conforté dans son envie de devenir photographe, c’est son voyage sur les traces des disparus de la dictature chilienne qui l’a conduit à Auschwitz et c’est son travail sur les Juifs qui a fini, au bout de sept ans, par le mener à lui-même. "J’ai fait ces détours par les autres pour me rencontrer et affronter mon histoire. J’étais mal, je ne me sentais ni juif, ni français. Comment se construire si on ne sait pas d’où l’on vient ?" interroge Patrick Zachmann.

"Enquête d’identité"

Avec Enquête d’identité, le photographe parvient à comprendre la cause de son mal être et à mettre à jour un passé douloureux que sa mère, juive séfarade d’Algérie, et son père, juif ashkénaze né à Paris mais originaire de Pologne, lui avaient tu jusque là. Ses grands-parents paternels étaient morts en camps de concentration après avoir été dénoncés ; son père avait lui-même été détenu en camp de travail durant trois ans. Pour tenter d’oublier ce traumatisme de l’holocauste, ses parents n’ont rien dit et choisi de dissoudre la culture juive dans la culture française : "mes parents, immigrés, avaient ce désir très fort d’appartenir à la République, de respecter les règles et de s’intégrer". La judaïté est donc passée par des détails - une blague, une recette, une chanson - dont l’artiste n’a pas su saisir à l’époque l’importance. Le manque a scellé un destin. Pour celui qui n’a jamais vu trôner, enfant, une seule photo chez lui, fixer sur papier les histoires est devenu "essentiel et vital", un moyen de régler son "problème avec la mémoire".

Photographe d’histoires

"Je ne suis pas un photographe de l’action mais de ce qui ne peut pas être dit. Ce qui m’intéresse, ce sont les gens, leurs silences, leurs non-dits, leurs tensions", explique le professionnel qui s’est formé en fréquentant un club amateur pointu et en se frottant aux œuvres des grands, Diane Arbus, Robert Frank, Brassaï, Henri Cartier-Bresson et Guy Le Querrec avec qui il a suivi un stage. L’homme travaille sur la durée - sa recherche sur les Chinois consignée dans W ou l’œil d’un long-nez lui a pris 8 ans - et par "allers-retours", dans l’espace comme dans le temps. 20 après son expérience "déterminante et fondatrice" comme animateur de stage de photo auprès de jeunes des quartiers nord de Marseille, en 1984, il retourne sur les lieux, à la recherche de ceux avec qui il a découvert "l’importance de recevoir et de donner". Aujourd’hui, Patrick Zachmann dit continuer à vouloir aller "là où les autres ne vont pas", animé par "une nécessité de dire et de comprendre". La photographie comme acte politique mais également comme processus analytique. Car où qu'il aille et dans quel cadre que ce soit - pour des commandes gérées par l’agence Magnum ou poussé par une nécessité – ses sujets le ramènent presque toujours aux questions liées à la culture, à la mémoire, à l’identité et à l'immigration.

De l’importance de la forme

Patrick Zachmann est un obsessionnel et accepte volontiers le qualificatif : "justement, ce qui est intéressant dans l’œuvre d’un artiste, c’est qu’il ne fait que se répéter et tourner autour des mêmes interrogations en essayant de renouveler l’approche". En plus d’un quart de siècle de carrière, la pratique a évolué. Du noir et blanc, qu’il privilégie car il est "un raccourci vers l’émotion", à la couleur, du 24x36 au 6x6 comme pour la série sur les jardins ouvriers, l’artiste tente d’adapter la forme à chacun de ses sujets. "Pour Maliens, ici et là bas, j’ai photographié les Maliens d’Evry en couleur car à l’époque, on avait l’habitude de voir les immigrés en noir et blanc, dans une vision misérabiliste et compassionnelle. En faisant ressortir, grâce la couleur, mille détails de la vie quotidienne, comme un salon Conforama, je voulais montrer leur intégration" explique-t-il. Et quand, parfois, la photographie ne suffit pas car "elle ne dit pas tout", Patrick Zachmann prolonge le propos par des écrits, des films - deux à son actif - ou en captant des sons.

Ma Proche banlieue

Avec Ma Proche banlieue, l’exposition que lui consacre la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Patrick Zachmann fait le bilan de plus de vingt-cinq ans de recherches photographiques. Bien décidé à continuer à questionner sa pratique professionnelle et le statut des images, quelques sujets le taraudent déjà, comme la nouvelle immigration de l’Est en France ou les embarcations "improbables" d’Africains qui tentent de rejoindre l’Europe. Obsessionnel Zachmann ? On vous l’avait dit.

Maya Larguet

Interview de Patrick Zachmann

- Pourquoi avoir choisi de travailler sur la banlieue ?


Écouter (3'38)

 

- Vous considérez-vous comme un photographe de banlieue ?


Écouter (3'00)

 

- L'exposition s'intitule "Ma Proche banlieue". Pour quelles raisons ?


Écouter (2'09)

Entretien réalisé par Maya Larguet - Avril 2009