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La France, destination privilégiée des migrations venues des territoires de la Pologne aux XIXe et XXe siècles

par Janine Ponty

Dans l’imaginaire des peuples d’Europe centrale, la France a longtemps bénéficié d’une renommée extraordinaire. Les Polonais ne sont pas les seuls à avoir regardé ce pays avec les yeux de Chimène. Mais sans doute l’ont-ils fait encore davantage que leurs voisins tchèques ou roumains. Cherchons les raisons d’un tel penchant francophile.

Couverture catalogue Polonia
La pratique très répandue de la langue française joua un rôle évident. Quiconque en avait les moyens, aristocrate ou membre de l’intelligentsia, donnait à ses enfants, dès le plus jeune âge, une préceptrice surnommée « mademoiselle » qui leur inculquait le langage parlé, puis la lecture et l’écriture, enfin la littérature française. La langue de Racine et de Molière l’emportait dans les salons. Cette pratique a perduré jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale et il se trouve encore des Polonais âgés capables de lire des auteurs français dans le texte, sans recourir à un dictionnaire. Les tournées théâtrales des compagnies françaises faisaient salle comble et cela jusqu’au début de la guerre froide, lorsque la troupe de Louis Jouvet vint présenter L’École des femmes de Molière et Ondine de Giraudoux.

Malgré tout, les francophones restaient une minorité, située en haut de l’échelle sociale. À l’usage des autres, la Pologne a bénéficié d’un traducteur hors pair en la personne de Tadeusz Boy-Żeleński, qui séjourna à Paris au début du XXe siècle et traduisit tout au long de sa vie l’essentiel de la littérature française, de François Villon à Marcel Proust en passant par Montaigne, Rabelais, Pascal, Molière, Racine, Marivaux, Rousseau, Voltaire, Balzac et Alfred Jarry.

À côté de l’impact de la langue qui donne accès aux codes culturels, un deuxième élément, politique celui-là, joua longtemps en faveur de la France, à savoir la Révolution. Elle allait dans le même sens que la Constitution du 3 mai 1791, objet de fierté pour les Polonais, qui ont fait du 3 mai le jour de leur fête nationale. Les valeurs émancipatrices de la Révolution française ont atteint l’Europe centrale dans le sillage des campagnes napoléoniennes. Certes, le duché de Varsovie n’eut qu’une existence éphémère, mais il inscrivit dans la mémoire nationale polonaise les notions d’état de droit, de code civil et d’égalité devant la loi. Il est frappant de constater que, si nombre de Français associent la Révolution à la Terreur et à la guillotine quitte à oublier les acquis politiques et sociaux, l’inverse se produit chez les peuples d’Europe centrale, précisément parce que ces acquis leur ont longtemps manqué, tant avant qu’après le passage du Petit Caporal.

À partir de ces deux préalables, aura de la langue française et des principes révolutionnaires, il est permis d’appréhender les vagues migratoires du XIXe siècle. Celles des insurgés varsoviens vaincus par les armées du tsar, tant en 1831 qu’en 1864, celles des Juifs de Pologne accusés de régicide après l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, celles des artistes avides de se frotter au milieu de la bohème montmartroise, celles aussi des jeunes filles désireuses d’étudier et à qui l’université soumise aux lois russes leur était fermée : on pense évidemment à Bronia Skłodowska, qui devint docteur de la faculté de médecine de Paris, et à sa sœur cadette Maria, future Marie Curie.
Cet amour de la France rend compte de l’engagement des Polonais au cours des deux guerres mondiales : dès août 1914 dans la Légion étrangère, puis dans l’armée polonaise autonome créée en juin 1917 et l’armée Sikorski en 1939-1940. « Pour votre liberté et pour la nôtre », l’ancienne devise qu’on pouvait lire sur les étendards.

Cela ne signifie pas, cependant, que l’Hexagone ait été l’unique destination de la diaspora polonaise. De 1880 à 1913, près de 3 millions d’émigrés se déclarant polonais sont arrivés par bateaux à New York. D’autres choisirent le Brésil ou l’Argentine, dans une proportion bien supérieure à la « Grande Émigration » vers la France, même si celle-ci comptait des célébrités comme le poète Adam Mickiewicz et le compositeur Frédéric Chopin. De même, les Juifs polonais étaient infiniment plus nombreux à New York qu’à Paris.
On voit donc se dessiner, au XIXe siècle, une géographie française très parisienne : l’île Saint-Louis pour l’intelligentsia, le quartier du Marais et les alentours de la gare de l’Est pour les Juifs, Montparnasse pour les artistes.

Tout change en 1919. Tandis que la Pologne renaît en tant qu’État indépendant, la France compte ses morts, ses blessés, ses gazés et ses « gueules cassées ». Elle compte aussi ses villes détruites, ses terres dévastées, ses mines hors d’usage à l’issue des combats dans le Nord et dans l’Est. D’où un appel à des bras étrangers, une immigration du travail, des trains entiers déversant semaine après semaine des familles issues des campagnes surpeuplées du nouvel espace polonais, des gens venus gagner leur pain et qui ne parlent pas français. Ces arrivées massives font des Polonais, avec plus d’un demi-million de personnes recensées, la deuxième nationalité étrangère en France, après les Italiens.
Autre changement radical, ce n’est plus Paris qui l’emporte. Tout l’espace français est concerné. En quelques années, chaque département possède son lot d’ouvriers agricoles, de manœuvres industriels ou de mineurs de fond polonais.

Ils ne viennent pas pour rester. Juste le temps, pensent-ils, d’économiser un peu d’argent avant de rentrer chez soi. Or les salaires versés permettent tout juste de vivre. Les années passent, les enfants grandissent, les perspectives de retour s’éloignent. La majorité fera souche sur place
S’il est une période au cours de laquelle la France l’emporte en tant que pays d’accueil, c’est bien l’entre-deux-guerres. Les États-Unis ont fermé leurs portes, les autres Etats européens ne sont pas encore concernés.

Après la Deuxième Guerre mondiale, les cartes se brouillent. La défaite de juin 40 ébranle la confiance des Polonais dans la protection à attendre des Français, et Londres tend à se substituer à Paris comme refuge. Pourtant, les rives de la Seine continuent d’attirer des exilés anticommunistes, des écrivains, des artistes, des cinéastes, des étudiants. Et c’est à Maisons-Laffitte que s’installe l’Institut littéraire et sa revue Kultura, autour de Jerzy Giedroyc.

La France, un peu oublieuse de la cause polonaise comme de celle de tous les pays situés derrière le rideau de fer, retrouve sa flamme polonophile lors des seize mois de Solidarność et des années de « l’état de guerre ».
L’entrée de la Pologne dans l’Union européenne en 2004 et l’ouverture de l’espace Schengen permettent de nouvelles formes d’échanges, dont les séjours Erasmus ne sont pas des moindres car ils font découvrir l’Europe à la jeunesse étudiante, ouvrent l’avenir à d’autres migrations, plus durables peut-être que celles qui ont poussé des Polonais à s’expatrier en Grande-Bretagne, en Irlande, quitte à en repartir après la crise financière de 2008.

Les célébrations, bicentenaire de la naissance de Chopin en 2010, centenaire du prix Nobel de chimie attribué à Marie Curie en 2011, raniment les échanges culturels. Exit la crainte, heureusement éphémère, du plombier polonais.

La France du XXIe siècle a perdu son attractivité aux yeux des Polonais qui privilégient l’usage de l’anglais comme langue étrangère. Le petit nombre de ceux qui choisissent tout le même d’y venir vivre se sentent d’abord Européens et ne demanderont pas nécessairement la nationalité française : ils ne se considèrent pas comme des émigrés. L’immigration polonaise en France appartient à l’Histoire.

Polonia est le terme latin par lequel les Polonais désignent leurs diasporas. Il existe donc une Polonia française, une Polonia américaine, brésilienne, australienne, pour ne citer que les principales. Il semblerait que 10 millions de descendants de Polonais vivent à travers le monde, dont 1 million en France, affirme-t-on dans les milieux officiels de Varsovie. Un chiffre manifestement surévalué, en raison d’une part des mariages mixtes, de l’autre de l’inévitable perte de sentiment d’appartenance au-delà de la deuxième génération. Les Franco-Polonais en ont parfaitement conscience, les plus âgés la dénoncent, appelant la jeunesse à renouer avec ses racines. Mais où sont les racines d’un descendant d’immigré ?

Dernière remarque. Au cours des deux siècles couverts par l’exposition, que fallait-il entendre par le terme de « Polonais » ? Était-ce être ressortissant d’un État nommé Pologne ? En ce cas, il n’y aurait aucun Polonais au XIXe siècle. Ou bien la polonité se définit-t-elle par la langue ? Non, puisque les minorités ne parlaient pas nécessairement polonais jusque dans l’entre-deux-guerres. Par la religion ? Pas davantage, même si les catholiques étaient largement majoritaires.
Les organisateurs de cette exposition ont choisi la définition la plus large, afin de n’exclure personne. Tout immigré qui, au XIXe siècle, se disait polonais ou qui, au XXe siècle, arrivait de Pologne, trouve sa place ici.

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