Addy Fuchs

Né en 1926 à Paris (Belleville), de parents polonais

Addy Fuchs, un village qui s’appelait Belleville © Atelier du Bruit

Addy Fuchs, un village qui s’appelait Belleville © Atelier du Bruit

Un village qui s’appelait Belleville

1926 : Naissance à Paris, à Belleville, de parents polonais
1942 : Déporté le 20 septembre à Auschwitz III / Blechhammer par le convoi n°3 5
1950 : Mariage
1961 : Quitte le PCF
1975 : Commence à témoigner dans les écoles
2007 : Ping-Pong tous les mercredis après-midi rue du Buisson Saint Louis

Je suis né en 1926 à Paris, à l'hôpital Rothschild, parce que dans le temps c'était gratuit pour les familles pauvres. Mes parents sont des immigrants arrivés de Pologne en 1919, 1920. J’ai vécu une enfance heureuse, pauvre, dans un village qui s’appelait Belleville, rue de la Mare. Mes parents s’étaient mariés religieusement en Pologne. Leur village était un petit bourg entre Varsovie et Lodz qui s’appelle Rawa Mazowiecka. Ils faisaient partie de grandes familles juives, extrêmement religieuses, orthodoxes, hassidiques. La famille de ma mère avait 18 gosses, celle de mon père 13 seulement. C’était des gens de synagogue.

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Grand-père d'Addy pendant sa visite à Paris, entouré de sa famille © Collection particulière Addy Fuchs, Atelier du Bruit.

La France des droits de l’Homme

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Addy, dans la rue, dans le quartier de Belleville, à Paris © Collection particulière Addy Fushs, Atelier du Bruit.

Ma mère était devenue trotskiste lors de la révolution bolchevique, elle a pensé qu’il y avait un autre avenir que celui de la religion. Elle était recherchée par la police parce qu’elle était considérée comme une terroriste par les Polonais. Alors elle a décidé de partir en France, la France des droits de l’Homme, comme elle l’appelait. Elle a pris les papiers de sa sœur, qui lui ressemblait, et elle est venue. Ensuite, elle a fait venir sa sœur avec les mêmes papiers, alors elles ont dit qu’elles étaient jumelles. D’autres frères et sœurs ont suivi mes parents. Les familles étaient très liées. Dès qu’il y en avait un qui arrivait, il venait chez mes parents jusqu’au moment de trouver un logement.
Ma mère, en plus de l’hébreu religieux et du yiddish, qui était la langue parlée du peuple, avait appris en fraude le polonais, en fraude parce que c’était interdit pour les juifs pieux. Cette langue latine a dû l’aider quand elle est arrivée en France : elle est allée à l’école du soir pour apprendre le français parce qu’elle considérait que la France était une terre d’accueil et qu’il fallait apprendre la langue.

"On était des petits voyous"

Nous conservions notre culture, le yiddish, mais à la maison, on parlait français. De toute façon, je refusais de parler yiddish. Je me rappelle, une fois, dans le métro, mes parents parlaient en yiddish et j’ai dit : « Ici, on parle français ! » J’avais la langue de Belleville, il y avait beaucoup d’argot. C’était un village, Belleville . Mon père avait un magasin de vestes sur mesure. Ma mère faisait la main, lui le repassage et tout ce qui était à la machine. Ils ont travaillé très dur. Ils étaient d’ailleurs très contents de se débarrasser de moi au moment où j’avais fini les devoirs. Mais jamais avant ! Ils contrôlaient les devoirs et ma mère, d’ailleurs, a fini d’apprendre le français avec moi en me faisant répéter la leçon. Une fois nos devoirs finis, on allait jouer dans la rue. On était une bande, une bande de loubards, la bande de la rue de la Mare, qui allait se battre avec la bande du 140 rue de Ménilmontant. On faisait beaucoup de bêtises : siffler les gens dans la rue pour qu’ils rentrent dans un lampadaire, dévaler la rue de la Mare avec une grande carriole en bois, voler des gâteaux dans les boulangeries à dix ou quinze ou vingt... Des tas de choses. On était des petits voyous.

Ecouter Addy Fushs (2m20)

Addy Fuchs, "il faudrait que je travaille ma mémoire ". Addy parle du yiddish, une langue enfouie et resurgie plusieurs fois tout au long de sa vie © Atelier du Bruit

"C’est pas un pays pour les juifs "

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Pologne. Les grands parents d'Addy et son père, en noeud papillon © Collection particulière Addy Fushs, Atelier du Bruit.

Mes deux grands-parents, paternel et maternel, sont tous les deux venus en France en 1937 pour voir s’ils pouvaient emmener toute leur famille. Moi, j’avais 11 ans et je les vois encore, avec tous les grands trucs traditionnels, les grandes barbes, les prières... Ça m’a fortement marqué . En France, ils ont vu comment mes parents se conduisaient, ils avaient perdu la religion, la foi même pour certains. Mes oncles et mes tantes aussi avaient perdu tout ça pour pouvoir être français. Alors, finalement, mes grands-parents sont tous les deux repartis en Pologne en disant : « C’est pas un pays pour les juifs », les juifs pieux. Le 2 décembre 1942, les 4000 juifs de Rawa Mazowiecka ont été amenés à Treblinka et il n’y a pas eu un seul survivant.

36 Chez Alba

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Le père et un oncle d'Addy devant leur atelier, quartier de Belleville, Paris © Collection particulière Addy Fuchs, Atelier du Bruit.

Mon père travaillait chez Alba, qui faisait des vestons et des pardessus pour homme. On lui donnait le veston coupé sur mesure et c’est lui qui le montait et le ramenait fini. Il travaillait à la maison. Je me rappelle avant la guerre, en 1936, tous les ouvriers étaient en grève, le patron Alba lui a emmené du travail à faire à la maison. Mon père a pris le paquet et l’a jeté avec le patron dans les escaliers, je le vois encore. Il considérait qu’on ne faisait pas des choses comme ça, qu’une grève était une grève. Ensuite mon père a été licencié le premier sans que personne ne prenne sa défense, mais ça a été sa chance aussi, car il a trouvé vite un travail très intéressant, un petit atelier dans le faubourg Poissonnière où il faisait les habits à queue pour les pianistes, les ambassadeurs.

Rue des Petits Hôtels

On a donc déménagé en 37 et on est venu habiter dans le Xe, au coin de la rue Lafayette et du Faubourg Poissonnière, au 3e étage. J’ai vu ma première salle de bains, on avait un bel appartement.Au début, j’ai eu du mal à m’adapter à ce quartier. J’étais à l’école de la rue Martel, où mon accent de Belleville a choqué beaucoup, j’étais un voyou. Puis j’ai commencé à travailler, beaucoup, j’ai eu de bonnes notes, et on m’a dit : « Tu vas aller à la rue des Petits Hôtels » pour préparer le concours d’entrée à Colbert. Sur 500 candidats, dont 60 reçus, j’ai été le 35ème. J’ai donc continué mes études au Lycée Colbert et commencé à fréquenter le CPS 10, le club sportif du Xe. J’allais camper avec eux, et à la piscine Neptuna sur le grand boulevard . En 5e, 4e et 3e, j’étais premier en math – Montaignon, qui était premier en français, m’a rattrapé une fois -, premier en physique-chimie, premier en chant, premier en sciences naturelles. Je voulais être chercheur en mathématiques, je voulais faire quelque chose là-dedans. J’avais aussi des copains, beaucoup de copains...

"Sale youpin"

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Addy a toujours été un bon étudiant, notamment depuis son déménagement dans le Xème arrondissement. Il entrera au Collège Colbert © Collection particulière Addy Fuchs, Atelier du Bruit.

Il y a eu l’obligation du port de l’étoile jaune à partir de l’âge de 6 ans. Quand je suis arrivé au collège, il y a un groupe de jeunes qui est venu m’agresser en me traitant de « sale youpin ». Moi, je me suis battu, et comme j’étais trop faible, j’ai ouvert une bouteille d’encre et je l’ai jeté sur l’un d’eux, d’autres sont venus m’aider. Ça, ça m’a beaucoup marqué parce que je me considérais un enfant comme un autre. Naturellement, on a écopé de trois jours d’exclusion mais Monsieur le proviseur a fait sortir l’autre et m’a dit : « M. Fuchs, ici vous êtes un enfant comme un autre, je ne veux plus vous voir venir à l’école avec une étoile. » Alors quand je quittais la maison, je mettais l’étoile mais sommairement, avec du fil, et au lycée je l’enlevais.
Après, on était obligé de prendre le dernier wagon du métro parce qu’on était juif, on était obligé de rendre la bicyclette, les postes de TSF, interdit d’aller à la piscine, d’aller à la salle de sport, et surtout, interdit d’aller dans les bibliothèques. À l’époque, je lisais beaucoup, je dévorais tout, heureusement des copains prenaient des livres pour moi.

 

La grande rafle

Puis il y a eu la grande rafle du 16 juillet. Des oncles, prévenus par le commissaire, sont venus se cacher chez nous car on avait un grand escalier de service qui donnait sur une cour, qui donnait elle-même sur une autre cour, et on pouvait donc toujours s’échapper. Ma mère – j’ai compris plus tard qu’elle était en contact avec la MOI, la Résistance – a fait faire très vite des faux papiers pour eux et moi. Je lui ai dit : « Je ne reste pas, je veux passer en zone libre. » Elle a trouvé un passeur. Malheureusement, il nous a dénoncés pour de l’argent. On a été arrêté tous les cinq en gare de Vierzon, ensuite on a été à la prison d’Orléans, à Pithiviers. Mon oncle, ma tante, mes cousines ont été déportés les uns après les autres et on ne les a plus jamais revus. Moi un peu plus tard, avec des jeunes de Belleville, d’autres du XVIIIe et d’autres quartiers, toujours des quartiers pauvres. On avait tous entre 15 et 20 ans.

Le convoi n°35

Au bout de trois jours et trois nuits, les wagons se sont ouverts et ça a été comme si on rentrait dans un autre univers : les aboiements des chiens, les cris des SS, les coups de crosses pour faire descendre 200 hommes de 16 à 40 ans du train, dans une gare qui s’appelle Kaosel, on n’avait pas mangé ni bu, je suis descendu, les portes du wagon se sont fermées et le train a continué et on a su après sa destination, Auschwitz, à 60 km. Tout le convoi a été gazé. Moi et les autres jeunes, nous sommes partis dans d’autres camps autour d’Auschwitz : Eichtall, Blechhammer... Des 1000 du convoi, à la Libération, après la marche de la mort, après Buchenwald, après d’autres camps encore, on était plus que 29 survivants. Sur les 29, on est plus que quatre aujourd’hui. Mes parents ont survécu, ils ont été cachés sous l’Occupation. Quand je suis revenu des camps, j’avais une mère juive qui m’a donné tellement à manger que de 33 kilos, j’ai grossi jusqu’à 78 kilos et j’ai failli mourir. Je voulais passer le bac en un an et j’avais retrouvé mes professeurs, qui m’avaient dit de prendre quelques mois pour récupérer le retard. Ce que j’ai fait, mais ensuite j’ai craqué. Je suis tombé très gravement malade.

 

Addy Fuchs, "le carnet d'écolier". À son retour de déportation et sur le cahier de sa 3e interrompue au Lycée Colbert, Addy a commencé à noter ce qu'il avait vécu © Atelier du Bruit

 

Ecouter Addy Fushs (1m40)

Addy Fuchs, Hotel Lutétia. Après son retour de déportation, Addy s'est tu pendant 15 ans. À l'origine de ce silence, une phrase en yiddish qu'il ne peut oublier © Atelier du Bruit

Addy peut

Je faisais 78 kilos. Il a d’abord fallu que je me soigne et un copain qui était résistant m’a amené à l’YMCA, un gymnase, rue de Trévise. On a commencé à faire de la culture physique et le prof me disait: « Addy peut », dans un double sens, et Addy a tout fait pour pouvoir maigrir : culture physique, gonflette avec des poids...

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Parents d'Addy et ses trophés sportifs de la FSGT © Collection particulière Addy Fuchs, Atelier du Bruit.

Quand on allait sur les plages, c’était plus joli d’avoir des muscles que de la graisse, ça permettait de lever pas mal de nanas, c’était assez facile à cette époque . J’ai laissé les études et repris le métier de mon père. Avec le CPS 10 - le même club du dixième arrondissement d’avant la guerre -, on allait au camping tous les week-ends, on partait en vacances, on jouait au volley-ball. On a fait une équipe, joué en championnat et ça a été d’ailleurs le début d’une activité de responsable et d’organisateur sportif au sein du CPS 10 et de la FSGT (Fédération Sp ortive et Gymnique du Travail). À l’époque, j’ai beaucoup dragué, on en profitait aussi pour vendre l’Huma parce que c’était aussi des militants politiques, et un jour j’ai rencontré ma femme et ça a été différent.

Ida veut

Je l’ai connue en faisant du camping, bizarrement il y a quelque chose qui s’est passé, l’amour tout simplement, l’attrait de l’un pour l’autre. Je ne voulais pas m’attacher mais je l’ai retrouvée lors d’un bal des Jeunesses Communistes et ce jour-là, il y avait autre chose et on a commencé à sortir. Au bout de deux ans qu’on se connaissait, un jour on était dans le parc Monceau et on avait une boîte de chocolat parce qu’on devait aller chez des copains qui habitaient rue de Saussure et comme ils n’étaient pas là, on a mangé les chocolats et je lui ai dit : « Ida, est-ce que tu veux qu’on se marie ? » Elle a dit oui tout de suite . Elle n’a pas réfléchi qu’elle épousait un déporté. C’est quelque chose de très difficile parce qu’on n’est jamais sorti de là-bas. Je criais toutes les nuits mais je ne voulais pas lui dire pourquoi. J’ai arrêté de crier quand elle m’a annoncé qu’elle était enceinte parce que jusqu’à ce jour, j’étais sûr que je ne pourrais jamais avoir d’enfants. On s’est marié et j’ai eu trois enfants.

Idéal

Si je suis devenu militant communiste à mon retour de déportation, c’est pour changer le monde, mais pas changer le monde en copiant les Russes, et quand j’ai commencé à poser des questions, 15 ans après, on m’a mis à la porte . J’ai trouvé les réponses ailleurs. Malheureusement, on m’a trompé, on m’a menti. J’ai gardé mon idéal : peut-être un jour l’homme sera capable de construire un autre monde. Peut-être, on ne sait pas... Je suis devenu pessimiste, mais je continue à me battre parce que si on ne se bat pas, on meurt. Dans les camps, si on ne voulait pas survivre, on mourait. On n’est jamais sorti de cet enfer, on a mis ça de côté pour vivre mais on n’en n’est jamais sorti.
Quand, dans les écoles où je vais témoigner, les jeunes me demandent comment j’ai fait pour m’en remettre, je réponds que c’est grâce à quatre choses : ma mère, c’est à dire des parents qui m’attendaient, le sport, un idéal, je voulais changer le monde, et surtout ma femme.

Mon artisanat

J’avais arrêté les études et une fois marié, chez mon beau-père, j’ai appris à travailler à la machine. J’ai toujours travaillé à façon. Ensuite, je me suis associé avec un copain puis j’ai continué à travailler seul comme artisan.

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Addy, coin couture, devant sa vieille machine, achetée dans les années soixantes alors qu'il était à son compte © Collection particulière Addy Fuchs, Atelier du Bruit.

J’ai eu trois ouvriers, jamais plus, ça m’a permis de gagner ma vie mais je n’ai jamais voulu devenir un gros confectionneur. Je n’ai jamais ou blié mes origines. J’avais de bonnes raisons, j’étais un militant politique .J’ai tellement passé de temps dans mon activité politique que je n’ai pas tellement développé mon artisanat, je considérais que j’étais un exploiteur en ayant trois ouvriers. Alors dès que j’ai pu, j’ai abandonné le métier pour aller travailler chez d’autres et on a travaillé pour des grosses maisons de couture : Balenciaga, Jacques Aime, etc. Des maisons où j’ai beaucoup appris mais sur le tard, en faisant beaucoup de bêtises, à mes dépens.

Profiter de la vie

Grâce à un ami de camp qui s’appelait Julien O’Bar, j’ai appris à livrer du travail bien et pas n’importe quoi. Lui m’a vraiment appris la rigueur du métier et je suis devenu très bon pour ce qu’on appelle les commandes spéciales : des bossus, des bancales, des grosses poitrines... J’avais même pas besoin de prendre les mesures pour fabriquer quelque chose qui allait. J’ai évolué beaucoup dans le métier jusqu’à pratiquement devenir modéliste. J’ai eu des saisons extraordinaires où j’ai gagné beaucoup d’argent et puis j’ai eu des saisons où je perdais de l’argent ; mais ma femme et moi, on a toujours su profiter de la vie, c’est-à-dire ne pas conserver l’argent pour le lendemain, vivre. Vivre, ça voulait dire prendre du temps, profiter des enfants, partir en vacances, voyager, et j’ai continué comme ça.

Ping-pong

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Addy, au bureau, parlant au téléphone (installation d'un haut parleur) organisant des séances de témoignage © Collection particulière Addy Fuchs, Atelier du Bruit.

Hier j’ai pris ma raquette, comme tous les mercredis, pour aller rencontrer des jeunes et des moins jeunes, rue du Buisson-Saint-Louis où nous avons cinq tables. Ce n’est que du loisir, il y a des gens qui jouent très bien et d’autres moins bien. J’ai besoin de jouer au ping-pong, non pas pour oublier, mais pour mettre de côté ce que j’ai vécu, parce que quand je joue au ping-pong, je ne pense qu’au ping-pong, c’est à dire que je ne pense qu’à m’amuser et à faire une rencontre avec quelqu’un à qui j’envoie la balle ou qui me renvoie la balle. S’il est moins fort, c’est lui qui envoie les balles et sinon c’est moi. Ainsi on fait des échanges, les mêmes échanges que je fais avec les jeunes quand je les rencontre dans les écoles pour parler des camps.

 

 

 

 

Addy Fuchs est décédé le 27 décembre 2018.