Irina

Née en 1977 à Caransebes, en Roumanie

Irina d'ici © Atelier du Bruit

Irina d'ici © Atelier du Bruit

Irina d'ici

1977 : Naissance à Caransebes, en Roumanie
2000 : Arrivée en France en cachette, achat de la première caravane
2002 : Incarcérée en centre de rétention
2004 : S’engage comme bénévole à Médecins du Monde


Je vais cueillir des jonquilles dans le bois, des belles, pour les vendre. Si c’est la saison, je trouve du muguet. Puis je cherche les feuilles, il en faut vraiment beaucoup pour faire des jolis bouquets. Si j’en trouve dans les rues, je coupe.

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Carte de bénévole de Médecins du Monde au nom de Felicia, mai 2005 © Collection particulière Irina, Atelier du Bruit. 

Les fleurs, je les achète, aussi, très tôt le matin dans un grand marché, des roses, ou des pivoines blanches, elles sont plus parfumées. Puis je vais au marché vendre les fleurs. Un jour par semaine, je vais à Médecins du Monde comme bénévole. Je traduis du roumain et  du tsigane vers le français pour les visites médicales ou pour aider les sans-papiers à remplir les dossiers. Je ne fais plus beaucoup la manche, seulement quand j’ai le temps. Avant, je restais par terre,  puis on m’a dit : "Il vaut mieux aller dans les gares et être debout" , donc je demande et j’arrive à gagner plus. Mais je ne le fais presque plus, sans avoir les papiers, c’était trop dangereux. 

Rencontre


Dans la rue, en faisant la manche, j’ai rencontré une dame, je suis allée lui demander des sous et elle m’a dit : "Non, je ne vous donne pas de l’argent, mais vous pouvez travailler chez moi." J’ai dit : "Là ? Tout de suite ?" "Mais venez !", elle a répondu. J’ai fait deux heures de ménage chez elle, puis elle m’a offert un repas, des gâteaux. Depuis, une fois par semaine, je fais le ménage chez cette dame. Elle m’a beaucoup aidée. Elle a 86 ans, elle a des enfants et des petits-enfants, elle connaît tout de ma vie. J’ai l’impression qu’elle sent la douleur que j’ai éprouvée, comme si elle était triste pour moi. Quand je pleure, tout le temps elle m’embrasse, elle me serre dans ses bras. Elle ne dit pas que je suis sa femme de ménage, elle dit : "Tu es ma fille supplémentaire." C’est le lundi que je me repose, comme tous les Roms. C’est beaucoup de travail pour avoir un peu de sous, 300 euros par mois. La vente de fleurs ne marche pas très bien depuis deux ans. 

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Irina au centre de Médecins du Monde, La Plaine-Saint-Denis, mai 2005 © Collection particulière Irina, Atelier du Bruit.

Je ne suis jamais fatiguée des gens


Je connais tous les marchés de Paris, presque. Normalement, je crie : "Allez-y les pivoines, c’est pas cher allez-y... Un petit bouquet Madame? Un bouquet Mademoiselle ? Un petit bouquet Monsieur ?" Il y a des gens qui achètent par gentillesse, des gens qui achètent pour profiter du prix. Il y en a qui crient sur moi. Mais je ne suis jamais fatiguée des gens. Si la police arrive, il faut que je cache vite mon sac, je risque qu’ils me prennent mes fleurs. Je m’engueule toujours avec la police. Je suis venue en France en cachette, par le train, avec une amie. Elle connaissait la route. C’était cher, on devait donner un plus au contrôleur à la frontière, 300 deutschemarks. Un an plus tard, j’ai demandé un asile territorial, j’ai attendu pendant deux ans. Puis la réponse a été négative. Je devais quitter le territoire français, j’avais un mois. J’ai fait un recours. C’était en 2002. Un an plus tard, il y a eu jugement, la réponse du recours a été : expulsion.

Attendre, c’est toujours long


En juin, les policiers m’ont attrapée dans la rue et je me suis retrouvée au centre de rétention à la Cité, pour huit jours. Là-bas, tout le monde pleurait et au départ, refusait de manger. Ensuite, c’était plus simple, on n’était pas serré. Chaque fille avait son lit, une trousse avec tout ce qu’il faut pour la douche. Les bonnes sœurs étaient très gentilles. On avait du café tout le temps, on mangeait tous les jours. Ils m’ont réveillée à 4 heures du matin pour m’amener à l’aéroport et me renvoyer en Roumanie. J’ai vraiment beaucoup réfléchi et j’ai décidé de refuser. Ici, en France, est né mon fils, Cristoreanu, il a 3 ans. J’ai dit : "J’accepte de partir en Roumanie, mais avec mon fils et mon mari." J’ai demandé au policier de se mettre à ma place. Il m’a dit : "Je ne suis pas étranger, je suis chez moi." Il en avait marre de m’entendre parler. Moi, je n’acceptais pas de partir. Je préférais faire trois mois de prison. Ils m’ont relâchée, mais ils ont gardé mon passeport et tous mes papiers. Après, c’est mon avocate qui a eu les papiers. Il ne faut pas espérer trop parce qu’à chaque fois, après je suis déçue. Il faut attendre. Et attendre c’est toujours long.

Vivre en caravane


Ici, je suis tout le temps chassée, quand je fais la manche, quand je vends les fleurs, mais en Roumanie, c’est vraiment difficile. Pour s’installer sur un terrain de Tsiganes, il faut avoir l’autorisation de ceux qui y habitent. Il y a des gens qui prennent le terrain en charge et qui peuvent vous dire : "Non, c’est fini ici." Mais si on achète une caravane sur place, on a des chances de rester. Je n’avais pas de maison, alors j’ai acheté une caravane. A 500 euros, c’était pas cher et je suis allée vivre sur un terrain avec les Roms. Si on n’a pas où dormir, c’est pratique. Dès qu’on est chassé, on prend la maison et on s’en va. Mais être tout le temps caché, tout le temps chassé, c’était angoissant. Tout ce que je sais des Roms, c’est que personne ne veut vivre en caravane. On est pas des gens du voyage. On est tsiganes, c’est vrai, mais on aime bien habiter dans des maisons avec tout ce qu’il faut, avec un jardin, avec un travail. Vivre en caravane, c’est mauvais pour la santé. Là où nous étions, il y avait toujours les ordures, les poubelles sur le terrain, il n’y avait pas l’eau, pas l’électricité, toujours les bougies, les bougies, on se chauffe avec le gaz.

Médecins du monde


Dans ma caravane, j’étais vraiment seule, mais tout doucement, j’ai commencé à connaître les gens. "Bonjour, ça va ?" C’est comme ça que j’ai rencontré mon mari, Nicolae.

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Irina au centre de Médecins du Monde, La Plaine-Saint-Denis, mai 2005 © Collection particulière Irina, Atelier du Bruit. 

Et il y a un an, aussi, les gens de Médecins du Monde, qui venaient sur le terrain faire des soins. J’ai aidé un peu les médiateurs, les médecins, à rencontrer les malades, j’ai traduit – pas beaucoup de Roms parlaient français. Ils m’ont aidée aussi, ils m’ont payé une formation de langue française. J’ai appris un peu à écrire, j’ai fait aussi une petite formation comme médiatrice. Ils me payent les repas et les transports. J’adore tout de ce métier, l’accueil, faire les dossiers, traduire, être avec les gens, sauf que je suis bénévole et comme je n’ai pas de papiers, je ne peux pas y travailler. La dernière fois, on a été chassé du terrain à cause des voisins qui ont porté plainte à la mairie. Heureusement, un comité de soutien s’est créé pour nous aider, il y avait des gens de la Ligue des Droits de l’Homme, de Médecins du Monde, des habitants du quartier. Depuis, on a eu l’autorisation d‘habiter dans une  ancienne gendarmerie. On est 73 à y vivre depuis six mois. On a un contrat temporaire. On paye un loyer de 100 euros par mois.

 

Ecouter Irina (6m15)

Irina, "gagner sa vie". Irina nous raconte son parcours, entre la vente de fleurs et le bénévolat chez Médecins du Monde © Atelier du Bruit.

Être tsigane

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Irina avec son fils et son compagnon, chez eux, mai 2005 © Collection particulière Irina, Atelier du Bruit. 


C’est petit, on vit dans une chambre à trois, moi, mon fils et mon mari. On partage la cuisine avec trois familles. A côté, il y a une jolie maison avec un jardin, c’est un ancien gendarme qui vit là. Il y a beaucoup de contrôles, dès qu’on sort d’ici, on se fait contrôler par la police.
Etre tsigane, je ne sais pas bien ce que ça veut dire. Mes parents, mes grands-parents étaient tsiganes. En premier, c’est la langue qui change. À mon fils, je parle la langue tsigane. Moi-même, à 12 ou 13 ans, je ne savais pas bien parler la langue roumaine. Je l’ai apprise avec les amis de ma mère. Je demandais toujours : "Qu’est ce qu’il dit ?" Ici aussi, je demande tout le temps : "Qu’est ce que ça veut dire, ça et ça ?" Et c’est comme ça que j’ai appris à parler français. Et puis il y a les habits : les femmes n’ont pas le droit de s’habiller avec les pantalons. Mais ma mère m’a laissée m’habiller en minijupe, en pantalon, comme je voulais, parce qu’elle avait beaucoup souffert de ça dans sa vie. La musique est belle. Même les Roumains ont commencé à aimer la musique tsigane. La danse est vraiment jolie aussi. 

Bagage


Mais moi, je n’ai pas trop fréquenté les fêtes entre nous. Ma mère m’a laissée sortir en discothèque, j’étais libre. Pour moi, ce n’est pas très important. Je suis tsigane, parfois j’écoute la musique tsigane, mais je suis simple, je m’adapte avec tout le monde. En Roumanie, la grande majorité des Roms sont pauvres, alors dès qu’on peut partir, on s’en va. Partout dans le monde, il y a des Roms.

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Irina avec le seul souvenir qu’elle ait emporté de Roumanie, une photo d’identité de sa mère, mai 2005 © Collection particulière Irina, Atelier du Bruit.

Je suis née à Caransebes, dans le sud de la Roumanie. Mon pays me manque, mais je ne veux plus y habiter. Tout ce que j’ai amené avec moi, c’est une petite photo de ma mère. Elle est morte d’une attaque cardiaque, elle travaillait comme peintre en bâtiment, mon père était parti de la maison quand j’étais petite. On était pauvres, on avait les quatre plaques de la cuisinière électrique pour chauffage. Je voyais mes amis bien habillés, ils avaient assez de sous pour continuer l’école et moi j’étais tout le temps pauvre, voir tout ça c’était vraiment difficile. J’ai fait quatre ans d’école, c’est tout. J’aurais vraiment voulu continuer les études. Je voulais devenir une grande sportive comme Nadia Comaneci.

Une autre Irina


De 12 à 16 ans, j’ai gardé 50 vaches avec ma sœur. Je partais le matin et je rentrais le soir, tous les jours. A partir de 16 ans, j’ai commencé à travailler dans le commerce. C’était une boutique alimentaire. Je travaillais beaucoup, mais c’était un salaire de misère. Je n’arrivais pas à survivre, je n’arrivais pas à m’habiller. Et aussi, j’avais une fille. Elle a 7 ans, elle est en Roumanie avec mon ex. Tout le temps, je rêvais de partir, tout le temps. J’ai dit : "J’en ai marre, il faut que je fasse quelque chose, il faut que je m’en aille pour avoir une vie meilleure." Je n’avais pas encore 23 ans quand je suis arrivée. Je n’ai pas choisi de partir, je n’avais pas le choix. Parfois, je suis en colère, je suis angoissée, je veux que tout ça se termine. Ça ne se voit pas beaucoup, parce que je n’ai pas beaucoup de cheveux blancs. Tout ce qui s’est passé dans ma vie ne m’a pas rendu malheureuse pour toujours. La seule chose qui me fait toujours souffrir, c’est de ne pas avoir continué les études. Parce que si j’avais continué l’école, je ne serais pas Irina d’ici, je n’aurais pas fait la manche, pas vendu des fleurs. Je serais une autre Irina.

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Irina à la fenêtre de son domicile, une ex-gendarmerie désaffectée à Saint-Maur-des-Fossés où vivent plusieurs familles Roms, mai 2005 © Collection particulière Irina, Atelier du Bruit.