Michel Lopoukhine

Né en 1918 en Sibérie, pendant la guerre civile russe

Michel Lopoukhine, la grande famille est toujours là © Atelier du Bruit

Michel Lopoukhine, la grande famille est toujours là © Atelier du Bruit

La grande famille est toujours là

1918 : Naissance en Sibérie, pendant la guerre civile russe
1920 : Exil familial à Harbin, en Mandchourie
1930 : Arrivée de la famille en France, via les États-Unis
1939 : Mobilisé sur la ligne Maginot, puis prisonnier en Allemagne
1946 : Mariage à Clamart avec Maria Obolensky
1976 : Voyage en URSS


Je suis né un 1er mai, en l’an 1918, à Tioumen en Sibérie. C’était la guerre civile. Mon père, alors, était en prison, et ma mère, avec ses enfants, sa mère, sa belle-mère et une autre famille apparentée, fuyait les bolcheviks vers l’Est. Ils suivaient l’amiral Koltchak, l’un des grands chefs de l’Armée blanche. Mon père avait été arrêté avec deux de ses amis, dont l’un, le prince Lvov, qui par la suite est devenu mon parrain, avait été Premier ministre du gouvernement provisoire, juste avant Kerenski. L’autre, le prince Galytsine, était aussi un parent. Mon père était, je pense, un réformiste, mais il n’avait pas pris part aux événements. Je crois qu’on lui reprochait surtout d’être un Lopoukhine, donc d’une très vieille famille de la noblesse russe -  l’une de nos ancêtres avait été l’épouse de Pierre le Grand, le premier empereur moderne de Russie.

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Archive. Après une partie de tennis, en Russie, avant la Grande Guerre (non datée). A l’extrême-gauche, un des fils de Léon Tolstoï, cousin du père de Michel Lopoukhine, Nikolaï. Celui-ci est le sixième à partir de la gauche © Collection particulière Michel Lopoukhine, Atelier du Bruit.

"Un monde que je n’ai pas connu"

C’est un monde que je n’ai pas connu, mais dans l’émigration, nos parents racontaient comment ils avaient vécu. Des deux côtés, ils venaient de ce que la noblesse appelait des familles « pauvres » : pas des gens de cour, plutôt des terriens. Mais avec une maison à Moscou, des terres à la campagne, des domestiques, des gouvernantes venues de l’étranger, parce qu’il fallait au moins parler français, mais aussi anglais, allemand... Souvent, mes parents parlaient français entre eux pour que les enfants ne comprennent pas. Un français d’antan, un très beau français d’ailleurs, châtié. Une fois ici, ils ont perdu cette habitude, parce qu’on a très vite parlé mieux qu’eux.

Le train de la Mandchourie

Sans doute par erreur, les bolcheviks ont libéré mon père et ses amis. Ils ont réussi à se mettre hors de portée en Sibérie, où tout le monde s’est retrouvé, dans le sillage de l’armée Koltchak. Mon père a pris en main tout cet exode. Il s’est procuré un wagon à bestiaux, où il a logé tant bien que mal les 15 ou 20 personnes que nous étions, en installant des couchettes, avec un poêle au milieu – il faisait très très froid, c’était déjà le terrible hiver sibérien. On s’accrochait à tel ou tel train au hasard des convois, en payant un peu les mécaniciens. En voyageant ainsi avec l’Armée blanche, je ne sais combien de temps, nous sommes parvenus finalement en Mandchourie, puis à Harbin. C’est comme ça que moi, qui commençais à marcher quand nous étions montés dans le train, j’avais désappris à l’arrivée, par manque de pratique. C’est ce qu’on m’a raconté, bien sûr, parce que je ne garde aucun souvenir de ce voyage. 

 

Ecouter Michel Lopoukhine (4m15)

Michel Lopoukhine, odyssée © Atelier du Bruit

Harbin la russe

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Archive. Photo en Russie de la famille Ossorguine – celle de la mère de Michel Lopoukhine  - pendant la Première Guerre mondiale, dans leur propriété proche de Kalouga. La mère figure sur la photo, ainsi que son père, à gauche © Collection particulière Michel Lopoukhine, Atelier du Bruit.

Harbin était alors une ville tout à fait russe. Les Russes y construisaient le chemin de fer russochinois, et mon père, qui était juriste, a eu un poste très important dans la compagnie. Il a donc eu une maison, et même une voiture avec chauffeur, ce qui était très rare à l’époque. Nous, comme nos parents autrefois, nous avions des précepteurs à domicile, et nous allions passer les examens de classe en classe dans une école quelconque. Nous vivions beaucoup entre nous, avec nos cousins Galytsine, qui sont restés quelque temps, puis sont partis aux États-Unis. Mais, à la fin des années 20, on a commencé à craindre l’arrivée des Soviétiques d’un côté, des Japonais de l’autre. Enfin, toujours la même chose. Mes parents se sont dit qu’il fallait partir. Mon père n’avait plus d’espoir, ma mère non plus je crois, de revenir en Russie. En 1930, certains émigrés commençaient à retourner. Mais nous avions beaucoup de famille qui était restée là-bas et souffrait – parfois, des gens arrivaient à Harbin et donnaient de leurs nouvelles.

La grande famille

Nous avions la chance d’avoir aussi en France une très grande partie de la famille. Un grand-oncle à moi, qui avait conservé une partie de sa fortune, parce que ses biens étaient en Pologne, maintenant séparée de la Russie, a envoyé de l’argent à mon père pour faire venir toute la smala - nous étions quand même six enfants, papa, maman, plus une bonne. Ma grand-mère, partie beaucoup plus tôt, avec ses deux filles les plus jeunes, était déjà là-bas, et aussi deux frères de maman. Et puis, de New York, un autre parent à nous, un prince Obolensky (qui était aussi un parent de ma future femme, c’est nos papas qui ont découvert après notre mariage que nous étions apparentés au huitième degré), a pu nous trouver, par relation, un passage sur un cargo pour les États-Unis. Nous sommes donc partis de Harbin à Port-Arthur, puis à Hong Kong, et de là, nous avons embarqué pour San Francisco. Nous étions impressionnés par la grande ville, mais ce qui nous a le plus éblouis, avec mes frères, ce sont les ascenseurs du grand hôtel de Hong Kong. On arrêtait plus de monter et descendre.

D’un océan l’autre

Sur le bateau, nous étions les seuls passagers. Ç’a été un très long voyage, assez agréable... sauf les jours de mal de mer. C’était l’inconnu, oui, mais avec les parents, il n’y avait rien d’inquiétant, seulement le charme de la nouveauté. Nous avons passé 24 heures à Los Angeles avec nos cousins Galytsine, qui vivaient maintenant là, ils nous ont même fait visiter Hollywood. Et nous sommes repartis pour New York par le canal de Panama.
Après quelques jours sur place avec l’oncle, nous avons pris le Transatlantique pour le Havre, je me rappelle que nous avons fêté le Nouvel an à bord. En arrivant à Paris, par le train, après deux ou trois mois de voyage, c’était un peu drôle, une foule d’inconnus nous attendait sur le quai. On nous disait de les embrasser et de les tutoyer, même les grandes personnes, car c’était nos parents !

Les dimanches de Clamart

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Archive. Années 30, dans la propriété du grand-oncle Constantin, à Clamart (92) pour fêter les 50 ans de mariage des grands-parents maternels de Michel Lopoukhine, assis au centre. Michel est le 3e en haut à gauche, souriant © Collection particulière Michel Lopoukhine, Atelier du Bruit.

Ce riche grand-oncle, qui s’appelait Boutenev, vivait à Clamart, dans un ancien pavillon de chasse de Henri IV devenu sa propriété. Il avait fait construire une petite chapelle orthodoxe – où je continue d’aller, avec mon épouse, tous les dimanches – et tout le monde, peut-être une centaine de personnes, s’était installé autour, à Clamart même et à Meudon. Chacun survivait comme il pouvait, mais on se fréquentait énormément entre nous, pour les fêtes, les anniversaires etc. C’était une vie communautaire assez intense : des pièces de théâtre montées par les enfants, des grands repas... et de toute façon, chaque dimanche, la chapelle remplie de monde pour la messe. On s’est installé dans un petit trois-pièces, c’était un peu serré, mais toujours gai. Mon père, qui n’avait pas de permis de travail et n’a jamais pu avoir la nationalité française, qu’il a fini par renoncer à demander, gagnait quelques sous de temps en temps en faisant du conseil juridique pour des émigrés russes. Ma mère s’est mise à faire des ménages chez des Américains. On était dans la gêne, bien sûr, avec des fins de mois difficiles, mais sur nous, les enfants, ça ne pesait pas vraiment.

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Archive. La grand-mère paternelle et les trois grand-tantes de Michel Lopoukhine, photo prise en Russie avant la Révolution. Toutes quatre émigreront en France et viendront vivre à Clamart © Collection particulière Michel Lopoukhine, Atelier du Bruit.

Terre étrangère

Mes parents ne se plaignaient jamais. Ils racontaient volontiers, mais ils ne soupiraient pas après ce qu’ils avaient perdu. On faisait des dettes chez tous les commerçants autour, on achetait à crédit. Mais à Clamart, les gens nous connaissaient et je crois qu’ils nous aimaient bien. Mon père suivait ce qui se passait en URSS parce qu’à Paris, il y avait deux quotidiens russes, qui donnaient des nouvelles de là-bas, et qu’il achetait tous les jours. De temps en temps arrivait une lettre. Et puis en 1931 ou 32, on a réussi à faire venir mon grand-père maternel, avec sa femme, ses trois filles et les petits-enfants. Ils étaient à Moscou et les Soviétiques les ont laissés partir, il n’y avait plus de jeunes hommes dans la famille : deux ou trois ans avant, leur fils avait été envoyé aux îles Solovki, l’un des premiers camps de concentration, et fusillé là-bas. Pendant longtemps, entourés que nous étions par la grande famille, on s’est senti assez extérieurs. Nous ne fréquentions pas les Français.

Exil à Melun

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Archive. Les trois fils Lopoukhine, dont Michel, le plus petit, débarquant à Sainte-Foy-la-Grande pour y apprendre le français en 1930, peu après l’arrivée de la famille en France © Collection particulière Michel Lopoukhine, Atelier du Bruit.

Quelques mois après notre arrivée, notre pauvre papa avait réussi à nous envoyer, les trois garçons, apprendre la langue chez un père catholique qui faisait pension, probablement pour pas cher, à Sainte-Foy-la-Grande. Je me souviens qu’on mangeait toujours de la soupe avec des morceaux de pain et que je trouvais ça très mauvais. Collés ensemble nuit et jour, on a fait aucun progrès. Par la suite, mes deux frères plus âgés que moi ont eu plus de chance : ils ont été au Lycée russe, à Boulogne Billancourt, jusqu’au bac. Mais sûrement pour des questions d’argent, moi, on m’a envoyé à Melun, en pension, au lycée Jacques-Amiot - je crois que j’ai été moins malheureux comme prisonnier de guerre ! Il y avait pourtant une petite colonie russe, on nous avait même donné un dortoir spécial. Mais je ne parlais toujours pas français, ça m’a pris deux ans à peu près pour commencer à me débrouiller. Et puis c’était la première fois que j’étais séparé de ma famille, alors que nous étions très proches. Comme le train coûtait trop cher pour rentrer chaque dimanche, je les voyais surtout aux vacances.

"Il valait mieux être français"

Les Russes, peut-être les étrangers en général, n’étaient pas très bien regardés. En 1932, un Russe, un fou, a tué Paul Doumer, le président, et je me souviens que nous, les élèves russes, nous avons écrit une lettre au proviseur pour dire que nous étions encore plus désolés que les Français. Certains professeurs faisaient des remarques haineuses. Dans la rue, on nous jetait des insultes... Enfin, ça s’est arrangé comme ça, avec cette lettre. À la fin de la 3e, j’ai choisi une école technique de chimie, pour laquelle on n’avait pas besoin de payer non plus, et j’ai échappé au pensionnat. J’en suis sorti aide-chimiste et j’ai commencé à chercher du travail. Mais je suis resté deux ans sans trouver – là aussi, il valait mieux être français. Finalement grâce à un copain d’école qui y était, je suis entré chez Rhône-Poulenc, où j’ai passé près de 40 ans, avec la parenthèse de la guerre. Nos parents, bien sûr, auraient voulu qu’on étudie, mais ils étaient bien contents aussi qu’on apporte quelques francs. Avec ma sœur, on a commencé en même temps et ils ont pu respirer. On a même pu acquérir un piano, pour que ma mère puisse recommencer à jouer... Oui, c’était une jeunesse pauvre mais absolument pas malheureuse.

Ligne Maginot

On ne s’occupait pas beaucoup de politique, finalement. Le nazisme, on détestait, oui, mais, je n’ai pas eu le temps de me demander si je voulais m’engager. En 1939, comme mes deux frères, j’ai été mobilisé – pour ça, on ne vous demandait pas la nationalité. L’un est parti à Dunkerque, d’où les troupes ont été évacuées ensuite vers l’Angleterre, l’autre en Algérie, et moi, on m’a envoyé sur la ligne Maginot, dans un petit patelin, à Pagny-sur-Meuse, après mes classes à Rennes. J’étais soldat français, je crois que je ne me posais pas de questions. On était content, surtout, que la Russie ne soit pas entrée en guerre et qu’on n’ait pas à se battre contre des compatriotes. Ç’aurait été une tragédie. La drôle de guerre, pour moi, n’a pas été très drôle. Arrivés début juin, on a été encerclé par les Allemands dès le 19 et fait prisonnier. Je ne connaissais rien au combat, du métier de soldat, je n’avais guère que l’uniforme.

Captivité

Je me suis retrouvé dans un stalag à Neuenkirchen, dans la Sarre. On était mal nourri et pas trop bien traité, mais on pouvait recevoir des colis de la famille, et puis on était comme des frères, là-dedans. En plus, la grande famille, encore une fois, m’est venue en aide : une cousine de mon père avait épousé un Allemand, et leur fils, mon cousin, était intendant des terres des Bismarck, en Poméranie, à la frontière de la Pologne. Il a réussi à m’obtenir le statut de prisonnier travailleur, et après avoir été affecté chez des paysans, j’ai eu le droit de le rejoindre. J’ai même eu une permission, et à la maison, j’ai rencontré une amie de ma sœur venue toute seule travailler à Paris en laissant ses parents – des princes russes sans le sou, tout comme nous – à Cognac. Pour mon bonheur, on s’est bien entendu. On s’est écrit pendant le reste de la guerre, avant de se retrouver à Paris. Vers la fin de la guerre, alors que les Allemands commençaient à reculer, on craignait, avec mon cousin, de tomber aux mains des Soviétiques ; on est parti vers l’ouest et à pied, en train, en carriole, on a réussi à rejoindre les Anglais, qui m’ont ramené en France avec d’autres prisonniers français.

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Archive. Photo de la famille de Michel, prise chez le photographe à son retour de captivité en France, en 1945. Il est le 2e en haut à gauche. Au centre, les parents © Collection particulière Michel Lopoukhine, Atelier du Bruit.

Mariage princier

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Archive. Le mariage des Lopoukhine à Clamart (92) en 1946. La mariée, Marie, avec son père, le ci-devant Prince Obolensky. «La robe de mariée n’a l’air de rien, on a fait comme on a pu en réunissant  les bons de tissu comme on a pu», dit-elle) © Collection particulière Michel Lopoukhine, Atelier du Bruit.

Finalement, je n’ai jamais vraiment quitté la famille. Je l’ai quittée pour me marier avec une demoiselle qui en faisait presque déjà partie. Nous avions été élevés de la même façon, dans des milieux qui se ressemblaient... On se comprenait. Nous nous sommes mariés en 46, à la petite chapelle de Clamart ; pour la réception, il y avait encore à l’époque la maison du grand-oncle, vendue depuis. Un de mes cousins a réussi à sauvegarder la moitié du jardin où se trouvait la chapelle, et c’est lui qui célèbre la messe aujourd’hui. Il y avait 200, 250 personnes. Chez nous, tous les mariages se passaient comme ça, je ne me souviens pas combien de couples ont défilé devant cet autel. Mon épouse et ma belle-mère, qui travaillaient pour les Américains, avaient pu mettre de côté de la farine, du sucre, des pommes... On avait aussi quelques bouteilles de mousseux. Nos débuts ont été un peu difficiles à cause du ravitaillement, mais tout le monde était logé à la même enseigne. Notre première maison était un petit deux-pièces à côté de la gare de Clamart, sans salle de bain, ce qui était courant à l’époque.

Grand pied et petit pied

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Archive. Michel Lopoukhine, jeune père, dans leur maison de Châtillon (92), dans les années 50 © Collection particulière Michel Lopoukhine, Atelier du Bruit.

Il est né un enfant tous les dix mois en moyenne après notre mariage, cinq en tout : Michel, Catherine, Élisabeth, Sophie et Nicolas – nous avons 20 petits-enfants, et bientôt 10 arrière-petits-enfants. C’était très dur, matériellement, mais on était aussi très heureux. Les parents de ma femme habitaient une chambre à côté, avec nous ensuite, et nous aidaient bien. On a trouvé un chalet en bois plein de trous avec cinq petites pièces et un jardinet à Châtillon, et on se sentait comme des rois. Jusqu’au jour où les bonnes sœurs de la commune, qui soignaient mon beau-père et nous aimaient bien, ont insisté pour nous demander un HLM. Le grand pied qu’avaient connu nos parents, pour nous, ç’a toujours été plutôt un petit pied, mais ils nous avaient appris que ces choses-là n’ont pas d’importance. Une année, et c’est un souvenir épouvantable, on a même eu la médaille de la Famille française, décernée en grande pompe par le maire, le curé, tous les notables... Je me cachais derrière ma femme – qui avait eu l’idée saugrenue de la demander, parce que ma sœur, avec sa médaille à elle, avait gagné une paire de draps. Mais nous, on a eu un vase de cristal tout à fait inutile pour prix du ridicule.

Les nuits blanches de Leningrad

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Archive. Mme Lopoukhine avec Soljenitsyne dans une librairie russe du 5e arrondissement de Paris, peu avant le retour de ce dernier en Russie (fin des années 80) © Collection particulière Michel Lopoukhine, Atelier du Bruit. 

Je suis allé en URSS pour la première fois en 1976, juste avant ma retraite, envoyé par le travail. Ma femme, qui accompagnait des voyages depuis 1961, avait connu l’époque de Khrouchtchev, elle lui avait même fait la bise, dans une exposition. Là, c’était déjà Brejnev. J’ai ressenti quelque chose de tout à fait extraordinaire. Entendre le russe partout, comme ça, c’était quelque chose que je n’avais pas pu imaginer. En France, nous avions eu peur de parler, dans les autobus, dans le métro, parce qu’on se faisait traiter de sale étranger. Alors entrer dans un magasin et demander quelque chose en russe, tout simplement... J’étais très ému, très. Et puis les gens étaient incroyablement gentils. Comme on avait un billet touristique, on est allés à Leningrad et moi qui ne voulais pas, au début  – seule Moscou, la ville de ma famille, m’intéressait –, j’ai été ébloui par la beauté de la ville. Je marchais des heures et des heures dans les rues, c’était les nuits blanches, au mois de juin. Je ne pouvais pas m’en lasser. Le soir, ma femme rentrait à l’hôtel et moi, je retournais marcher.

Les derniers des Mohicans

Je pense qu’on a eu un mode de vie moitié russe et moitié français, toujours dans cette ambiance de l’émigration qui, au fond, nous plaisait beaucoup. Déjà pour la langue : je connaissais un peu mieux le russe que mon épouse, parce que mes premières années avaient été totalement russes. Mais entre nous, nous parlions russe, et nous fréquentions beaucoup de gens qui en faisaient autant. Nos enfants sont allés tous les jeudis à l’école russe, où ma femme avait été petite fille et où elle s’est mise à enseigner, au bout de quelques années ; ça les embêtait, mais finalement, ça leur a bien servi. Aujourd’hui, elle donne des cours à nos petits-enfants, beaucoup se débrouillent vraiment bien. Nous sommes un peu comme les derniers des Mohicans, avec nos souvenirs. Mais avec ceux qui sont partis et ceux qui naissent, la grande famille est toujours là.

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Michel Lopoukhine et sa femme, portrait de famille, argentique © Collection partiuclière Michel Lopoukhine, Atelier du Bruit.