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Nadia Ivanova

Née en 1975 à Taganrog, en Russie soviétique

Nadia Ivanova, Internautes de tous les pays… © Atelier du Bruit

Nadia Ivanova, Internautes de tous les pays… © Atelier du Bruit

Internautes de tous les pays…

1975 : Naissance à Taganrog, en Russie soviétique
1991 : Chute de l’URSS
1995 : Jeune fille au pair en France
1998 : Etudes de multimédia 
2001 : Mariage à Paris avec Alexandre Kozlov
2002 : Création du blog greenadine


Je suis née en 1975, à Taganrog, une petite ville de province dans le sud de la Russie, qui est aussi le lieu de naissance de Tchekhov. Il y a un petit musée, installé dans l’épicerie que tenait sa famille, et aussi sa maison natale. Par la suite, son père avait fait des dettes et Tchekhov est parti pour Moscou, je crois qu’il avait à peu près 20 ans. Plus tard, il a envoyé depuis la France des livres à la bibliothèque de la ville. Et c’est dans cette même bibliothèque que j’ai fait ma première exposition il y a deux ans, avec mes photos de Paris. J’ai un frère et une sœur plus jeunes que moi. Mes deux parents sont profs de maths, ils enseignent toujours au lycée et à la fac, à Taganrog. Que nous soyons tous les trois à l’étranger est un peu dur à vivre pour eux. Mon frère les a équipés avec l’ADSL pour que nous puissions communiquer plus facilement. Ils ont eu du mal à s’approprier l’Internet, mais ils font un grand effort dans ce sens. Je ne sais pas s’ils décideront de quitter la Russie, une fois à la retraite. C’est une question de génération. Pour nous, il a été assez naturel de partir. Pour eux, ne serait-ce qu’avec la question de la langue, c’est autre chose. Je me sens cosmopolite. Je suis bien en France, mais je pourrais m’adapter ailleurs. Des Russes, il y en a dans le monde entier, aujourd’hui.

Ex-soviétiques

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Nadia Ivanova, portrait, septembre 2004 © Collection particulière Nadia Ivanova, Atelier du Bruit.

La fin de l’URSS n’a pas été pour moi une rupture majeure. J’ai eu une enfance tranquille et, dans mon souvenir, assez libre et heureuse. Ma famille n’a jamais subi de répression, même si mes parents ont su qu’ils avaient été surveillés. Quand j’étais petite, ils sont partis quatre ans pour enseigner en Algérie, et pendant trois ans, avant de les rejoindre, j’ai vécu avec mes grands-parents paternels. Ma grandmère était assistante sociale, et sa maison était toujours grande ouverte à tout le monde, arrivant de près ou de loin, de Lituanie ou du Kazakhstan. C’était assez joyeux. Mon grand-père, lui, était et reste un communiste convaincu. Il a travaillé au sein du Parti. C’était un apparatchik, si on veut, mais pas dans le sens trop profiteur du terme. A l’effondrement de l’URSS, il a complètement perdu ses repères. Même maintenant, il s’accroche aux manifestations, il va défiler pour essayer de retrouver un peu de ce qu’il a perdu. Des temps soviétiques, je me souviens d’avoir perçu assez tôt, surtout à l’école, une énorme hypocrisie. A la mort de Brejnev, j’avais essayé de pondre une larme en entendant la nouvelle à la radio. Pour Andropov, ça ne me serait déjà plus venu à l’idée.

La lectrice

L’argent alors ne valait pas grand-chose, on fonctionnait par échange de services. Pour trouver un bon médecin, un bon prof, c’était les relations qui comptaient. Je n’aimais pas ce système d’égoïsme organisé, où la règle était d’essayer de passer avant les autres. J’ai grandi dans les premières années de la perestroïka, on pouvait déjà raconter tout haut des histoires drôles sur les dirigeants. On appréciait la liberté d’expression mais la vie est devenue plus dure, il fallait se débrouiller. Après la chute de l’URSS, mes parents n’ont pas changé de métier, mais ils ont commencé à donner des cours particuliers pour s’en sortir. Au lycée comme à l’université, les profs restaient assez rigides et les programmes très soviétiques, même si les cours d’histoire avaient changé un tout petit peu. Ce qui fait qu’on ne m’a pas du tout appris à réfléchir par moi-même et j’en ressens encore les conséquences. On me présentait quelque chose et j’y croyais. Ma mère a toujours beaucoup aimé la littérature, c’était son amour secret et elle me l’a transmis. 

Le poids de Dumas

En Algérie, elle avait recopié à la main les poèmes interdits qu’un des coopérants russes chantait en s’accompagnant à la guitare, des vers de ce qu’on appelle l’Age d’argent : Mandelstam, Akhmatova, Goumilev... En URSS, les livres étaient un véritable capital et c’était dur de se les procurer. Il y avait des magasins qui échangeaient du papier contre des livres, surtout des classiques russes et des romans soviétiques. Avec 20 kilos de journaux, vous pouviez espérer un Dumas. Mais il fallait faire la queue à partir de 6h du matin... Le premier livre français que j’ai lu en version non adaptée, et adoré, vers 15 ans, je crois, c’était d’ailleurs La Dame aux camélias. J’étais toujours le nez dans un livre. Je faisais du violon. Des maths, forcément. Et du français, en partie grâce à un prof exceptionnel qui m’a fait aimer cette langue. Mes premiers mots, je les avais appris en Algérie, à 11 ans. "Je voudrais un paquet de lait, une baguette de pain..." Pour l’université, j’ai choisi les lettres et les langues, en suivant aussi des cours par correspondance d’économie et de maths - une concession envers mes parents. J’ai bûché beaucoup plus dur que mes copines, je crois. 

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Nadia Ivanova, archive. Passeport de son violon, établi à Moscou en 2004 © Collection particulière Nadia Ivanova, Atelier du Bruit.

Une année pour grandir

Les histoires de cœur, alors, ne m’intéressaient pas. Quand un prof m’a proposé de partir en France, comme jeune fille au pair, j’ai accepté tout de suite. Ça faisait neuf ans que j’apprenais le français, j’avais très envie de découvrir ce pays. Je suis arrivée en 1995, à 20 ans. Ça n’a pas été très facile. J’avais fait presque une sacralisation du pays et de la culture. Et au Mans, il fallait mener de front les études, écrire un mémoire en français, assurer la garde des enfants, m’adapter... Heureusement, il y avait des voisins profs de lettres qui m’ont beaucoup aidée, et aussi la femme de ménage de la maison, qui était très chaleureuse. J’ai aussi découvert Internet et l’email, ce qui a beaucoup adouci la séparation. Grâce aux amis de la fac, j’ai pu me balader, connaître d’autres régions de France, Paris – avec la bibliothèque du Centre Pompidou, où j’ai préparé mon mémoire de maîtrise. C’était quand même une très belle année, qui m’a permis de grandir. Puis je suis retournée finir mes études en Russie, pendant deux ans. Mais j’avais envie de repartir. 

Rue de Moscou

J’avais été éduquée dans l’idée que si on étudiait bien, on y arrivait toujours, mais dans ma famille, personne ne sait faire du commerce, un talent beaucoup plus utile pour réussir rapidement aujourd’hui dans l’ex-URSS. Je savais qu’il y avait plus de débouchés pour moi en France à tout point de vue, professionnel et personnel, et que je pouvais me débrouiller là-bas. En 1998, la Russie vivait sa deuxième crise financière. On n’avait pas le temps de changer ses dollars contre des roubles que le cours avait encore dégringolé. J’ai dû emprunter de l’argent pour partir. J’avais l’impression de me sauver d’un pays en perdition. Je suis repartie avec un visa d’étudiante, j’étais inscrite à la fac et j’avais trouvé une nouvelle chambre au pair, rue de Moscou à Paris - non, je n’ai pas fait exprès ! J’ai donné des cours de russe pour vivre. Le premier mois, j’allais chez mes élèves à pied, parce que je n’avais pas de quoi payer les transports. J’ai beaucoup exploré les rues de la ville, les musées gratuits aussi. Dès que j’avais un peu d’argent, je faisais des stocks : riz et raisins secs... On m’a aussi beaucoup invitée à dîner.

Romance en ligne

J’étais dans le département multimédia de l’Université Paris VIII, à Saint-Denis. Je trouvais la fac complètement chaotique, par rapport à la Russie, mais j’aimais bien le mélange qu’il y avait. On était à peu près 30% d’étrangers.

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Nadia Ivanova, archive. Ordinateur de Nadia © Collection particulière Nadia Ivanova, Atelier du Bruit.

J’ai passé une maîtrise, puis je me suis inscrite en DEA. Mon sujet, c’était le courrier électronique comme nouveau genre épistolaire. J’avais un terrain d’études très personnel : j’avais déjà commencé à correspondre avec Sacha, qui est devenu mon mari. Au début, on s’écrivait en copains. Il habitait Moscou, on avait exactement le même âge et je n’avais pas beaucoup d’amis français. A force, on est tombé amoureux comme ça, à distance. De cette période est né notre nom commun : GreeNadine. A l’école, en cours de français, j’étais devenue Nadine, mon prénom francisé, et mes copines de classe m'appellent toujours comme ça. Sacha, lui, se faisait surnommer Green par ses copains de fac - il n'a jamais voulu dire pourquoi. Un jour, il a appelé son serveur informatique Green1, ce qui se prononce en russe "Green Adin". Et là, il a eu l’illumination de fusionner les deux parties en GreeNadine. J'ai été très touchée quand il me l'a écrit et je lui ai fait en cadeau une animation. 

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Nadia Ivanova, portrait avec son mari Sacha © Collection particulière Nadia Ivanova, Atelier du Bruit.

Révolution

On se téléphonait aussi, même si c’était cher. Cette année-là, j’ai passé un temps fou dans la cabine téléphonique en bas de chez moi, on se fixait des rendez-vous. Au mois de mars, je n’en pouvais plus. Sur un coup de tête, j’ai emprunté de l’argent à une amie française pour acheter un billet d’avion et deux jours après, je suis partie à Moscou pour le voir, en plein milieu de trimestre. Une vraie révolution pour un bas-bleu comme moi !  Je n’avais pas très envie de m’installer avec lui à Moscou, que je voyais comme une ville trop dure. Lui, il était sûr de ne pas vouloir émigrer. Mais finalement, il est venu quand même. Juste avant le prétendu "bug" de l’an 2000, une boîte française a eu l’idée d’aller chercher des informaticiens à Moscou. Sacha, qui est programmeur, est tombé sur cette annonce, il a passé l’entretien, il est venu en stage et finalement, ils ont embauché dix Russes, dont lui. On s’est marié le 15 décembre 2001, à Paris, avec la connexion Webcam pour ma famille. Peu de temps après, j’ai été embauchée comme consultante, à travers un stage.

Une fenêtre sur le monde

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Nadia Ivanova, domicile. Elle devant son ordinateur, septembre 2004 © Collection particulière Nadia Ivanova, Atelier du Bruit.

Du coup, on a eu assez facilement la carte de résident de dix ans. On a eu beaucoup de chance, je crois, même si dans ces années-là, le métier d’informaticien donnait la possibilité d’émigrer à peu près où on voulait. Et puis on a commencé à écrire notre blog en ligne, en russe. Pour nous, c’était d’abord une manière de rester en contact étroit avec nos proches. Mais on ne soupçonnait pas l’ouverture que ça nous a donnée dans le monde entier : beaucoup de Russes émigrés se rencontrent sur ce blog-là, et on s’est fait énormément d’amis en Israël, au Japon, aux Etats-Unis, en Suède sans parler de la Russie ou de la France... Quand on est allé en voyage au Japon, en 2003, on en a rencontré certains pour de bon. Et d’autres sont venus chez nous ici.  D’ailleurs, c’est aussi pour voyager, et pouvoir se passer de visa plus souvent, qu’on a demandé la nationalité française, même si mieux vaut aussi appartenir au pays où on fait sa vie. D'autant qu’on pourrait garder la russe. Mais plus d’un an après la demande, on attend toujours notre premier rendez-vous.

Revenir à soi

On n’est pas sûrs de passer toute notre vie en France, même si pour l’instant, c’est surtout en province qu’on songe à partir. Ou peut-être en Italie, qu’on a découvert il y a peu de temps - j’apprends maintenant l’italien dans le RER, j’ai trois heures de transports par jour.  Je me sens bien en Europe, je crois que j’aurais du mal à me passer de cette "couche" historique qui existe dans les vieux pays. Dans notre tour, à Fontenay-sous-Bois, je ne sais pas combien de langues on parle, mais il y en a beaucoup. Je fais maintenant du violon dans un orchestre symphonique (j’ai pris quelques photos de musiciens pendant la répétition. Et je prépare une autre expo de photos à Moscou, je l’ai appelée "revenir chez soi". Mais ce n’est pas de la nostalgie, j’entends plutôt un retour "à soi". Je ne m’identifie pas à une nation, je crois qu’on appartient plutôt à une langue qu’à un pays. Et je ne suis pas coupée du russe, au contraire. Je lis beaucoup – grâce au téléchargement - et je parle et écris avec Sacha en russe. Le français, je l’ai toujours vécu comme un ajout, pas du tout comme un conflit intérieur. Mais entre l’un et l’autre, je me sens aussi de plus en plus "entière".

 

Ecouter Nadia Ivanova (6m35)

Nadia Ivanova, photo montage © Atelier du Bruit

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Nadia Ivanova, domicile. Vue de la fenêtre © Collection particulière Nadia Ivanova, Atelier du Bruit.


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