Philippe Claudel, L’Archipel du chien

Paris, Stock, 2018, 288 pages, 19,50 €


Par
Nihad Jnaid Coordinatrice du prix littéraire
Rubrique
Chronique livres

La sélection du prix littéraire de la Porte Dorée porte cette année sur six romans parus en 2018 et montre la grande vitalité de cette littérature de langue française portant sur l’immigration et l’exil. Certains auteurs sont déjà reconnus (Philippe Claudel, David Diop, Laurent Gaudé) et primés, d’autres confirment d’heureuses découvertes, même s’ils n’en sont pas à leur premier roman (Gauz, déjà chroniqué pour Camarade Papa, éd. Nouvel Atilla et Omar Benlaâla) ou bien proposent un premier roman (Jadd Hilal). Ils nous offrent des univers ancrés dans l’histoire coloniale, celle des filiations ou dans l’actualité des migrations, maniant des veines aussi diverses que l’épopée mythologique, le cri des tranchées, les récits biographiques mêlés à la fiction, l’énigme policière, etc. Une sélection forte à lire sans réserve pour comprendre les drames de l’exil portés par une langue littéraire de grande valeur.

 

[Texte intégral]

Avec L’Archipel du chien, Philippe Claudel signe un roman qui associe la parabole au thriller, à travers l’histoire d’une île et de ses habitants dont l’existence, apparemment paisible, va être perturbée par un événement inattendu : trois corps échouent sur la plage et viennent bouleverser un équilibre de vie, un projet de thermes et poussent les habitants à se dévoiler.

Confrontés à ces corps, les personnages du roman, tous désignés par leur fonction, leur métier (le maire, le curé, le médecin, la boulangère, l’instituteur…) vont se lier par un pacte que seul l’instituteur refuse, s’insurgeant contre cette alliance malsaine. Il rappelle certaines valeurs de respect, de dignité, d’humanisme, et interroge le maire sur la responsabilité des uns et des autres : « Qui pourrait bien s’aventurer là-bas, dans ces eaux dangereuses, sinon quelqu’un qui connaît l’endroit ? C’est-à-dire quelqu’un d’ici, Monsieur le Maire ? » Et justement, « quelqu’un d’ici », lui ne l’était pas. « Le rappel que l’instituteur n’était pas d’ici. Qu’il n’était pas né sur l’île. Qu’il n’était pas comme eux. Il n’y avait qu’à l’écouter ou le regarder. C’était le meilleur argument en somme, celui de la naissance, de la communauté, des origines. C’est avec cela que les civilisations se sont construites et fortifiées. » Très vite, l’instituteur rejoint la catégorie qui dérange, celle de l’Autre, celui qui n’est pas d’ici, qui est différent, tout comme ces « corps noirs » de migrants qui deviennent un symbole et servent à l’auteur de prétexte pour développer son intrigue. Un symbole qui révèle une île noire comme l’âme de ses habitants, comme la lave. Face à cet Autre, la réponse n’est que défiance et rejet.

C’est la part sombre qui domine : cupidité et égoïsme justifient la position du maire. « Les hommes qui étaient prêts à mettre des sommes considérables pour la réalisation du complexe aimaient l’ombre et la discrétion par-dessus tout… Ces hommes-là détestaient les contrariétés, les imprévus, les journalistes, les tribunaux. » Les habitants oscillent entre calomnies, délation, bassesses et lâcheté d’une part, et culpabilité et sentiment d’injustice d’autre part. Puis il y a l’arrivée du ferry et de « l’homme à la valise », un commissaire qui, dit-on, vient enquêter. Claudel procède à l’exploration d’une île et des âmes de ses habitants, et provoque chez le lecteur un sentiment d’indignation, parfois d’effroi. C’est le roman des errances humaines, perçues à travers une situation lourde d’hostilité et de méfiance sur une île anonyme qui offre un cadre familier. C’est aussi le roman des rumeurs, du racisme et de la lâcheté au quotidien avec une redoutable performance narrative. Le récit procède par anecdotes, superposées avec talent. On peut souligner cependant une position quelque peu moralisatrice, l’absence de suivi ou l’inconsistance des personnages féminins et parfois des ressorts qui ne provoquent pas d’émotions.

À la fin du roman, le pacte se heurte à l’ampleur du phénomène migratoire auquel l’île est confrontée : « Qu’avions-nous donc fait pour mériter ça ? Ou qu’avions-nous pas fait ? Nous nous sommes mis à pleurer. (…) À chaque instant la mer poussait à nos pieds des dizaines de cadavres qui avaient l’âge auquel il devait être interdit de mourir et tous avaient sur le visage la même expression, grave, qui rentrait dans notre âme pour lui demander des comptes. »

Un roman pamphlet qui dénonce aussi bien l’individualisme et les sociétés d’accueil, incapables d’hospitalité, que les manipulations, l’avidité et les bassesses car « l’amour finit par s’estomper, mais pas la détestation ».

Article issu de

Paris-Londres

L'art de la constestation

N°1325 avril-juin 2019