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Saïd Mohamed (texte), Annie Courtiaud (illustrations), Karinn Helbert (direction artistique), Un Toit d’étoiles

Saint-Junien, éd. Apeiron, 2019, 36 €. Grand prix 2018 de l’Académie Charles Cros pour le CD qui accompagne ce livre


Par
Mustapha Harzoune journaliste
Rubrique
Champs libres : livres

Saïd Mohamed ne manque ni d’idées, ni de créativité. Romancier et poète, il construit son œuvre singulière de romans et de recueils. Plusieurs fois primé, l’auteur au bagou carnassier ne cède ni au dolorisme ambiant, ni aux errements d’un romantisme cotonneux. Pour rassurer prudes et proprets, il prévient, l’homme s’applique à « soigner la bête en lui ». Ce rejeton d’un père berbère marocain et d’une mère tourangelle et « grande gueule » est né au carrefour de l’immigration et du quart-monde. L’enfant de la Dass aurait pu verser dans le ruisseau, il fut sauvé par une (belle) prof de français, l’amour de l’art et un instinct de survie forgé dans la jungle des marges et des réprouvés, la part obscure de nos « civilisations ». « À toi je n’adresse plus mon chant / et cherche en vain un train / pour fuir la voie du désespoir. »

Ce n’est pas avec ses poings qu’il cogne. Mais avec sa plume. Et ses pinceaux ! Car le bougre en joue ! et titille aussi toile et papier. Depuis peu, l’infatigable s’essaie à une nouvelle activité : avec une équipe de musiciens et de chanteurs – l’ensemble Dounia dirigé par Karinn Helbert –, il met en scène (et en musique) sa poésie. De cette expérience collective est né un disque. L’Académie Charles Cros soi-même a goûté le travail, au point de gratifier en 2018 l’enregistrement du Grand Prix, catégorie disque et DVD. Le lecteur aura le plaisir d’écouter cet enregistrement puisqu’il accompagne ce livret d’une tenue exceptionnelle.

Trop d’éditeurs expédient la besogne comme des malpropres, indifférents à la valorisation de l’auteur et au confort du lecteur. Aussi faut-il saluer l’ouvrage des éditions Apeiron. « Notre démarche éditoriale est basée sur l’image, accompagnée de quelques simples mots. » Des mots en guise de « chemins poétiques » et des images pour laisser « la place à la contemplation ». Avec une couverture en carton naturel teinté avec marquage à chaud doré, le livre est au format 17 x 26 cm, assemblé en accordéon et imprimé en quadri recto-verso sur un papier d’exception (Papier Munken Pure Rough 300 gr). Un Toit d’étoiles est tout simplement superbe.

Saïd Mohamed n’oublie pas d’où il vient. Il reste à l’écoute des turbulences d’un monde bien agité. Sa poésie est celle des sans terres, des sans papiers, des moins que rien, des innocents, des chibanis et des enfants sans âme, des noyés de Gibraltar – « corps sans nom, rejetés des flots » – des affamés, des prisonniers, des ventres flétris et des esclaves modernes aux vies de sacrifices et d’errance – « voyager quoiqu’il en coûte, de dérives en déroutes, vivant dans l’exil intérieur de ces noms imprononçables ». Il pose un regard de tendresse mais sans illusions « Sur la plèbe bafouée par les tout-puissants / qui ont définitivement gagné la partie. »

Le poète ne vous déprimera pas. Non ! « Verse toi à boire et chante » ; « fais valser la nostalgie et convoque / le bandonéon des argentins / le flamencos gitanos et l’oracle gnawas ». Les mots ont un sens, grave et brutal, mais se refusent aux pleurnichards et aux « sentimenteurs ». Ils n’acceptent que le rêve pour compagnie : « Attendre en vain attendre / alors plutôt que se taire / parler pour donner au quotidien / une part de rêve. » Ils cherchent dans les brumes de l’horizon ou au fond d’une bouteille « le sens nouveau et l’indépendance du rien ». Quant aux étoiles, elles ne sont pas seulement au-dessus de nos têtes. Elle sont aussi là, devant nous, « croisées dans la nuit / au hasard d’une rue / à la vitesse lumière ».

Sans rien cacher des « ténèbres » du monde, Annie Courtiaud, comme Saïd Mohamed, ne vous plombera pas la journée. Bien au contraire, chacune de ses compositions, riche de détails, animée, vivante invite à une pause, pause de contemplation, de rêverie, de réflexion. Ses tableaux, souvent des miniatures, mêlent les inspirations (orientalisme détourné, féeries assumées, enluminures ou genre naïf), les couleurs et les supports (impressions de collages, de tissus, aquarelles). Son travail forme, avec les mots du poète, un heureux continuum.

Article issu de

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N°1331 octobre-décembre 2020

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