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Stéphane Ly-Cuong, parrain de l'édition 2021

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Stéphane Ly-Cuong

Stéphane Ly-Cuong est scénariste et réalisateur. Il a étudié le cinéma à Paris VIII, Brooklyn College et la Femis (Atelier scénario). Son premier film La jeune fille et la tortue, réalisé en 1999, est soutenu et produit par G.R.E.C. Plusieurs de ses courts-métrages ont été sélectionnés et primés dans des festivals internationaux, les plus récents étant Feuilles de printemps et Allée des Jasmins

Il aime explorer dans ses films les problématiques de la diaspora vietnamienne. Il travaille actuellement sur son projet de long-métrage, Dans la cuisine des Nguyen, abordant les thématiques de la double culture et de la représentation de la diversité.

Stéphane Ly-Cuong est également auteur et metteur en scène de théâtre. Il a notamment co-écrit une adaptation musicale de 24 heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig, produit en France et en Espagne, et mis en scène les premières françaises de The Last Five Years et Pasek & Paul's Edges. Il est également l'auteur du spectacle musical Cabaret Jaune Citron.

La résidence "Frontières" 2021

Entretien avec Stéphane Ly-cuong

Réalisé par Lucile Humbert Wozniak, décembre 2020

 

Lucile Humbert Wozniak - Stéphane Ly-Cuong, Votre dernier film Allée des Jasmins propose une histoire librement inspirée de l’arrivée de vos parents rapatriés dans l’Allier. Pouvez-vous nous parler de votre arrivée dans le monde du cinéma ?

Stéphane Ly-Cuong - J'ai voulu faire du cinéma vers quinze, seize ans. J'ai tout de suite suivi des études de cinéma après le bac, réalisé quelques courts puis j'ai exploré pendant quelque temps le théâtre, en écriture et mise en scène. Le cinéma m'a alors manqué, j'ai refait une formation, puis réalisé de nouveaux courts-métrages, Feuilles de printemps en 2015 et Allée des Jasmins en 2018. La route est longue, je ne suis pas sûr d'être vraiment « arrivé dans le monde du cinéma », mais en tout cas, j'y travaille !

 

 

LHW - On connaît l’importance de la musique dans vos films. Clovis Schneider a eu le prix Cinezik pour la musique de Allée des Jasmins quel est votre rapport à la comédie musicale, genre encore peu développé dans le cinéma Français ?

SLC - J'ai toujours aimé la comédie musicale, je suis tombé dedans quand j'étais petit, en voyant des films comme Peau d'Âne ou Mary Poppins. Pendant longtemps, j'ai essayé de faire en sorte que la cuisine ou le ménage se fassent tout seuls, sous l'effet magique d’une chanson, mais en vain... alors maintenant, quand je peux, je fais mes propres comédies musicales !  Cela me permet de retrouver et de partager cet état - souvent attaché à l'enfance - d'émerveillement, dans un monde où tout est possible. Et qui n'a pas envie d'un monde où tout est possible ?

LHW - Quel rapport personnel entretenez-vous avec le Vietnam ?

SLC - Pendant longtemps, le Vietnam était pour moi une notion relativement abstraite. Il y avait d'un côté la langue, les plats, les traditions, un folklore, mais toutes ces choses s'incarnaient principalement dans l'intimité de la sphère familiale. De l'autre côté, à l'extérieur, il y avait d'atroces images de guerre, véhiculées par les films et les médias, de Vietnamiens mitraillés, puis celles des réfugié.e.s, sur des embarcations de fortune : rien qui ne me donnait spécialement envie de me connecter à mes racines, ou du moins, à cet aspect de mes racines. Ce n'est qu'en visitant le Vietnam plusieurs fois - la première fois fut à 21 ans - que j'ai compris qu'il n'existait pas un Vietnam, mais des Vietnams, parmi lesquels se trouvait MON Vietnam, ni totalement folklorique, ni totalement traumatique, mais situé quelque part entre ces deux extrêmes et composé de la somme de mes expériences, familiales et personnelles. Aujourd'hui, je suis très en paix avec le pays de mes origines, en acceptant ses complexités, ses tristesses et ses joies et en embrassant le fait que tout ça fasse aussi partie de moi, de mon identité. C'est ce Vietnam là que j'essaie de partager dans mon travail, sans avoir la prétention d'essayer d'être objectif.

LHW - Vous travaillez actuellement sur un projet de long-métrage, Dans la cuisine des Nguyen, avec Respiro productions, abordant les thématiques de la double culture et de la représentation de la diversité. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

SLC - Dans la cuisine des Nguyen est justement une comédie musicale, se déroulant entre l'arrière cuisine d'un petit restaurant vietnamien de banlieue et les auditions d'une grande comédie musicale parisienne. Entre ces deux espaces, Yvonne Nguyen, jeune comédienne d'origine vietnamienne, essaie de trouver sa place, entre ce qu'elle aimerait être, et ce que les autres estiment qu’elle devrait être. Il y est question de représentation de la diversité dans les arts, de quête identitaire mais aussi de transmission intergénérationnelle. On y rit, on y pleure, on y chante, on y danse et bien entendu, on y mange. Au delà de ce cadre très spécifique d'une famille franco-vietnamienne, le thème me semble universel puisqu'il s'agit in fine d'acceptation de son identité et d'accomplissement de soi. C'est un parcours d'émancipation et d'affirmation.

LHW - Vous connaissez le principe de la Galerie des dons au Musée national de l’histoire de l’immigration. Le public peut rendre visible son histoire migratoire en la matérialisant par un don d’un ou plusieurs objets qui la symbolise. Ces objets deviennent ainsi patrimoine français, inscrits au registre du patrimoine national et sont ainsi inaliénables : une belle forme de reconnaissance de tous ces parcours d’exils qui ont fait et font encore la France d’aujourd’hui. Avez-vous un objet qui symbolise l’exil de vos parents ?

SLC - Mes parents sont arrivés en France il y a exactement soixante ans, en janvier 1961, par le port de Marseille. Après six décennies, des disparitions, des déménagements, il ne reste plus grand chose de leur vie d'avant mais il subsiste néanmoins deux types d'objets. D'une part, les photos : mes parents ont pu emporter avec eux quelques photos qui sont pour moi des témoignages précieux de leur passé. Ces images en noir et blanc, au bordures crénelées, documentent surtout l'enfance et la jeunesse de mon père. Ma mère n'a eu aucune photo d'elle avant ses vingt ans. Je ne sais pas à quoi elle ressemblait, gamine.

D'autre part, les vêtements : bien entendu, les seuls qui ont fait le voyage et qui ont encore été conservés, sont ceux des grandes occasions, en l’occurrence, les robes vietnamiennes de ma mère. Ces robes-tuniques, avec un col montant, fendues jusqu'à la taille, brodées de fleurs ou de perles, ma mère les a emportées avec elles, puis les a portées en France, lors de grands événements. J'ai toujours trouvé ces robes, à la fois belles et émouvantes, car elles représentaient tant de choses : un pays, un passé, un exil, un rempart.

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Feuilles de printemps  (Respiro Productions)

Par ailleurs, j'ai utilisé une de ces robes dans mes deux derniers films : la robe rouge que ma mère porte dans Feuilles de printemps (dans les archives super 8 filmées par mon père dans les années 70, puis dans le présent du film) se retrouve dans la valise de Loan et Pierre d'Allée des Jasmins. C'était pour moi un moyen de mêler un élément concret de notre histoire familiale dans la fiction de mon film.

LHW - La diaspora est nombreuse. Existe-il une culture vietnamienne et des lieux communautaires à Paris ?

SLC - Les Vietnamiens arrivant en France ont plutôt eu tendance à se disperser, et non à se regrouper. De fait, à ma connaissance, il n'y a pas à proprement parler de lieu géographique spécifique à la communauté d’origine vietnamienne, en dehors des événements organisés ponctuellement par diverses associations, pour le Nouvel An Lunaire par exemple. Le meilleur plan ? Se faire inviter dans une famille et prévoir des Tupperware. Ne pas oublier d'aider à débarrasser la table : c'est toujours fortement apprécié.

LHW - Quel regard portez-vous sur les représentations des asiatiques au cinéma ?

SLC - J'aimerais beaucoup pouvoir y porter un regard... Mais où sont ces représentations des Asiatiques au cinéma en France ? Existent-elles seulement ? Certes, les talentueux.se Linh-Dan Pham et Frédéric Chau tirent leur épingle du jeu. Mais au regard de l'importance de la diaspora asiatique en France, il me semble que ces représentations ne sont pas encore assez nombreuses. Croyez-moi, il y a de formidables talents français d’origine asiatique qui sont prêts à émerger si on leur en donne la possibilité. Le cinéma (et la télévision) français doit élargir son regard, s'ouvrir à des histoires qui représentent TOUTES les facettes de notre pays, et de façon plus juste : moins caricaturale, moins superficielle. La serveuse chinoise, le vendeur de roses indien, le videur noir : merci, on a compris. C'est du déjà vu et un manque total d'imagination. Passons à autre chose et vite. Le public est prêt, je pense même qu'il a une envie profonde, de voir d'autres histoires, avec de nouvelles perspectives. Pour cela, il faut aussi que nous, artistes (au sens large : auteur.rice.s, réalisateur.rice.s, auteur.rice.s, chorégraphes, etc) n’ayons pas peur de nous dire que NOS histoires valent la peine d'être racontées, écrites, réalisées et partagées. Prenons la parole de façon plus franche et proposons notre point de vue.

LHW - Quels sont les réalisateurs dont le travail vous a marqué ? Et plus largement quels réalisateurs en général ?

SLC - De façon générale, j'aime les cinéastes qui ont un univers identifiable, reconnaissable, qui déclinent parfois les mêmes obsessions tout au long de leur carrière. Ainsi, j'aime, pêle-mêle, Almodovar pour sa façon de combiner humour et émotion à travers ses personnages féminins forts et hauts en couleur, Wong-Kar Wai pour ses univers à la fois modernes et nostalgiques, ses variations sur l'amour insatisfait, Yasujiro Ozu pour son approche pudique et délicate des relations familiales, ou encore la malice et la fantaisie de la regrettée Agnès Varda. Je vous rassure, j'aime aussi plein de réalisateur.rice.s issu.e.s des plus jeunes générations !

LHW - Pouvez-vous citer 3 films qui vous ont marqué et nous dire pourquoi en quelques mots ?

SLC- J e vais citer des films de certain.e.s réalisateur.rice.s précédemment cité.e.s (mais trois, évidemment, c'est trop peu). « Voyage à Tokyo » de Yasujiro Ozu (1953) pour cette façon qu'ont les personnages de retenir leurs émotions, tout en nous communiquant de façon très subtile leurs tourments intimes, à travers une attitude ou un sourire, « Chungking Express » (1994) de Wong-Kar Wai, pour sa liberté de ton, d'image, de narration, son inventivité visuelle et « Jacquot de Nantes » (1991) d'Agnès Varda, car il n'y rien de plus beau que de voir la naissance d’une vocation, encore plus quand c'est au travers d'un regard tendre et amoureux.

LHW - Vous avez réalisé votre premier film au GREC La Jeune fille et la tortue, en quoi cette résidence de réalisation Frontières vous tient-elle à cœur ? Et qu’attendez-vous de cette expérience ?

SLC - Il me semble intéressant et même essentiel de continuer à s'interroger aujourd'hui sur la notion de « frontières », dans ses multiples interprétations, qu’elles soient géographiques, politiques ou sociales. Je suis curieux de découvrir les projets de ces jeunes cinéastes, leurs propositions, leur regard. Le cinéma a plusieurs pouvoirs, dont celui de raconter, de captiver par le récit. J'ai hâte qu'on me raconte ces nouvelles histoires.

 

 

 

 

 

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