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Les Gens du Balto

Faïza Guène, Hachette Littératures, 2009
Les Gens du Balto
Ce petit polar brosse le portrait de quelques spécimens sociologiques de Joigny-les-Deux-Bouts, bled paumé au bout du bout d’une ligne de RER. À travers trois familles - la franco-arménienne qui bat de l’aile, l’algérienne travaillée par des bifurcations générationnelles ou la française laminée par l’ennui et la « beaufitude » - Faïza Guène décrit une de ces lointaines banlieues, qui respire, le chômage, l’ennui, la peur, l’envie et les frustrations, les horizons bouchés, le déclassement social et la dévalorisation individuelle…
Ce petit polar de l’auteur de Kiffe kiffe demain (2004) et de Du rêve pour les oufs (2006) est surtout un prétexte pour brosser, sous la forme d’un roman choral, le portrait de quelques spécimens sociologiques de Joigny-les-Deux-Bouts, bled paumé au bout du bout d’une ligne de RER. Au centre de l’affaire il y a la découverte du corps sans vie de Joël Morvier, le patron du Balto, un de ces bars minables où transpire « une odeur de bière et de chômage ». Pour raconter cette histoire et cette enquête, Faïza Guène donne à écouter les déclarations de chacun des protagonistes au lieutenant en charge d’élucider le crime. Le tout agrémenté de quelques dépêches de presse. Il y a d’abord Yéva, mini jupe au ras des fesse et pot de peinture sur le visage. Grande gueule, elle ne mâche pas ses mots : « Ça commence à puer l’Amérique au bureau ». La gestion assassine du personnel à la sauce néo libérale est incarnée par un supérieur qualifié par Mme Yéva de « pauvre merde ». Elle achète son paquet de cigarettes au Balto. Elle rêve d’un ailleurs meilleur tandis que Jacques, son chômeur de mari s’évade lui, à coup de jeux télévisés. Ils ont deux rejetons : Yeznig , un « déficient mental » et Tanièl. Ses potes l’appellent le « quetur », alors qu’il est arménien. Ce qui est sûr, c’est qu’il semble être un bon à rien, un nerveux qui frappe tout ce qui bouge à commencer par le conseiller d’orientation du bahut. Ali, lui, débarque de Marseille. Il a réussi à se mettre tout le monde dans la poche malgré son gros pif. Il faut dire que l’ex des cités nord de Marseille parle bien, faut croire que lire des livres ça sert à quelque chose, non ? Nadia, sa sœur, et lui n’entendent pas se fondre dans la discrétion de leurs parents : ils ne se considèrent pas comme des « invités ». Ils sont chez eux en France ! Magalie, c’est la pin up du lycée, l’accro aux magazines pour teenagers en mal de conquêtes – et de victimes – masculines. Avec elle, qui ponctue ses phrases par des « je veux die », des « lol », des « Ptdr », des « Exptdr » et des « Dsl » ( ?), il faut réviser son vocabulaire, jeter ses classiques aux orties et peut-être avec ces « barbarismes » linguistiques préparer « le terrain conduisant aux crimes les plus barbares » (1). Le père est raciste, la mère itou. Ils ne ratent jamais le 13h de TF1, pendant que leur aînée s’est tirée avec un producteur de la télé, bien sûr marié, cinquante balais et plus… Sans vraiment surprendre, Faïza Guène élargit ici son univers romanesque et renouvelle son écriture. À travers ces trois familles - la franco-arménienne qui bat de l’aile, l’algérienne travaillée par des bifurcations générationnelles ou la française laminée par l’ennui et la « beaufitude » - elle décrit une de ces lointaines banlieues, qui respire, le chômage, l’ennui, la peur, l’envie et les frustrations, les horizons bouchés, le déclassement social et la dévalorisation individuelle… C’est glauque, noir, étriqué ; « si vous voulez entendre des histoires hors du commun, faut pas vivre ici. » Ici c’est-à-dire aussi au « pays des droits de l’homme mais certainement pas au pays des droits de l’homme pauvre ». Chacun des protagonistes ne pouvait souffrir Jojo et tous avaient de bonnes raisons de le trucider. Ali, histoire de planter un raciste ; Jacques par jalousie ou parce qu’il lui avait volé un ticket gagnant de loterie ; Yéva qui ne supportait pas ce gros dégueulasse enamouré ; Téva, trop nerveux ; Magalie parce que le Jojo bavait devant elle et rapportait ses faits et gestes à son « con de père »… Raskolnikov était coupable et devait expier pour le crime de l’usurière Ivanovna et de sa sœur. Faïza Guène s’amuse ici à brouiller les pistes mais aussi le poids des culpabilités. Mustapha Harzoune 1.- Voir L’École face à l’obscurantisme religieux Max Milo, 2006, 377 pages, 20€
Faïza Guène, Les Gens du Balto. Edition Hachette Littératures, 2009. 172 pages, 16,50€.
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