Champs libres : livres

Slimane Azem, l’impossible retour

Mehenna Mahfoufi, Photos et poèmes inédits, Autoédition, 2020, 284 p., 30 €.

journaliste

Cet essai résulte d’une enquête minutieuse née des échanges de l’auteur, ethnomusicologue, avec Slimane Azem, rencontré sept fois entre décembre 1981 et décembre 1982, enrichis d’entretiens (avec notamment Ouali, le frère aîné) et d’archives privées et institutionnelles. En introduction, Mehenna Mahfoufi contextualise la vie de l’artiste, né en 1918 à Agouni Gueghrane (Kabylie) et mort le 28 janvier 1983 à Moissac, replaçant sa trajectoire dans l’histoire de la chanson de l’immigration kabyle et dans le cadre algérien des années 1970 où « chanter en langue kabyle était déjà en soi un acte militant, un acte de résistance au déni affiché par ce pouvoir ».

En 1937, Slimane Azem rejoint son frère Ouali en métropole, du côté de Longwy. Il partage alors le sort des exilés kabyles : aciérie, mobilisation, démobilisation, ouvrier au métro parisien, puis dans une usine de raphia à Issy-les-Moulineaux, colporteur, puis Service du travail obligatoire (STO) à Leverkusen…

En 1945, gérant d’un café sis au 29, rue Viala à Paris, celui qui n’est encore qu’un musicien amateur est remarqué par Mohamed El Kamel. Après la sortie en 1948 d’un premier disque en autoédition, 1950 marque son entrée dans la carrière professionnelle : il signe un premier disque chez Pathé Marconi. Slimane Azem chante la condition des immigrés, les illusions et dangers de l’exil, le choc culturel… « J’ai partagé leur vie, je n’ai pas besoin de demander des renseignements sur leur vie, je les connais. Ma vie c’est la leur et la leur c’est la mienne. J’ai partagé la vie avec eux c’est pour ça qu’avec mon expérience, à partir de tout ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai subi, de tout ce que j’ai entendu, j’essaie de conseiller mes compatriotes. »

Membre du Parti du peuple algérien depuis son arrivée en France, il fait paraître, le 7 avril 1956, sa chanson « Effeɣ ay ajrad tamurt iw » (« Criquets sort de mon pays ») qui assimile les colons aux criquets dévastateurs. La chanson sera censurée. Un an plus tard, il « récidive » avec « Idher ed waggur » (« Le croissant de lune est apparu »). Pourtant, à l’indépendance, le pouvoir algérien monolithe ne goûte guère la poésie de l’artiste : son retour est impossible et il est interdit d’antenne à partir de juin 1967. Qu’importe, ses chansons entreront dans toutes les familles, notamment parce qu’elles respectaient « la bienséance de mise dans la société de l’époque », tout en renouvelant le genre musical.

Mahenne Mahfoufi s’attarde sur un épisode encore sujet d’interrogations : pourquoi Slimane Azem est-il retourné au village entre janvier 1958 et mars-avril 1960 ? Ce retour fut-il choisi ou contraint par l’armée française ? Et pourquoi a-t-il adapté en kabyle « le chant des harkis » et accepté de chanter pour les harkis du village ? Selon Mahfoufi, « la vie de Slimane était fortement imbriquée à celle de sa famille », or, sur dénonciation d’un cousin, en raison d’une vieille affaire d’association de moulin qui a capoté en 1950 (relire Alice Zéniter), la famille Azem est condamnée à mort par le Front de libération nationale (FLN). Dès lors, ses frères « Mohand, Ali et Boujemâa ont été harkis » et Ouali député « Algérie française ». Autre éclairage : au village, Slimane aurait été sous pression, dans un « contexte de terreur exercée par l’armée française, la population, ne pouvait que s’exécuter ». Selon trois témoignages ici rapportés, il aurait séjourné au village « malgré lui ». Pour l’auteur, Slimane Azem serait resté proche du Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj. De retour en France, ce serait d’ailleurs la guerre fratricide entre le MNA et le FLN qui l’aurait poussé, « par crainte », à s’éloigner des cafés de l’immigration et à se retirer des milieux artistiques. 1964-1965 signe son retour, notamment en se produisant dans les galas « berbéristes » organisés par l’Académie berbère (en 1969, 1970 et 1974) ou la coopérative Imedyazen (1975 et 1978). Slimane Azem a traversé quatre décennies de l’histoire artistique et migratoire. Il fut le premier artiste immigré algérien à recevoir un disque d’or en 1970. En 1982, il donne son dernier spectacle à L’Olympia.

Mahfoufi esquisse le portrait d’un homme affable, spirituel, qui aime rire, lecteur de La Fontaine, de Fadhma Aït Mansour-Amrouche ou de Jean Giono. Un Slimane Azem qui demande à son hôte d’accepter un apéritif pour pouvoir l’accompagner (sans provoquer les foudres d’Yvonne, sa compagne), qui se délecte d’une choucroute, souvenir de ses séjours dans l’Est de la France, qui s’essaye à l’acupuncture… Un homme qui, dès 1948, s’était émancipé des traditions, s’affichant au village avec Jacqueline, sa première compagne, et assumant, sous son nom !, une vie de saltimbanque. Slimane Azem « représentait pour les Kabyles, celui […] qui trouve du sens aux choses, en utilisant les mêmes mots, les mêmes images, les mêmes métaphores en cours dans la formulation populaire », au point de faire de ses vers des « aphorismes utilisés par tout un chacun ».