Société et immigration

Quelles questions l'immigration pose à la laïcité ?

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Dessin de Plantu, Le Monde, 30 août 2002
Dessin de Plantu, Le Monde, 30 août 2002
© Musée national de l'histoire de l'immigration

Ce que dit la loi de 1905

La loi du 9 décembre 1905 indique "la séparation des Églises et de l’État" et "garantit le libre exercice des cultes". Ce principe instituerait la neutralité entre les religions et la tolérance de l’État à l’égard des croyances, pour peu que chaque fidèle fasse ses petites affaires chez lui et entre soi.

Pourtant, la loi de séparation ne semble pouvoir se réduire à une simple tolérance. Ainsi, place-t-elle les réunions pour la célébration d'un culte sous la surveillance des autorités (article 25) ; elle interdit les réunions politiques dans les lieux de culte (article 26) ; elle interdit, dans les écoles publiques, l’enseignement religieux aux enfants âgés de six à treize ans pendant les heures de classe (article 30) ; elle prévoit de condamner ceux qui useraient de menaces ou de violences contre un individu pour le contraindre notamment à exercer ou à s'abstenir  d’exercer un culte (article 31) et enfin, elle fonde la prééminence des lois de la République sur les préceptes des cultes (article 35). Autrement dit, on ne fait pas ce que l’on veut et tout n’est pas permis.
 La loi de 1905, loi dite de séparation des Églises et de l’État, pose la neutralité de l’État à l’égard des religions, garantie par l’État du libre exercice des cultes, mais dans un cadre législatif si ce n’est contraignant à tout le moins contraint : la loi n’oblige à rien (liberté de croire ou de ne pas croire et égalité de tous devant la loi (principe repris dans la Constitution de 1958), mais encadre, oblige au respect des libertés individuelles, au respect de l’autonomie, de la responsabilité, de la libre conscience et de l’esprit critique de chacun. De ce fait, elle est au cœur de l’organisation de la communauté nationale et de la conception républicaine de la citoyenneté. En garantissant la liberté de croire ou de ne pas croire, l’égalité de tous face à la loi, la laïcité reconnaît, en principe, le droit à la différence de chacun.

L’histoire montre que la laïcité a cherché à s’adapter aux transformations et aux évolutions de la société (régime concordataire en Alsace-Moselle, nouvelles religions, revendications culturelles et identitaires,…), qu’elle s’est appliquée  à respecter, et à faire respecter, ces principes fondamentaux qui visent à organiser et à conforter le « vivre ensemble » plutôt que de le voir contester et fragiliser par des revendications communautaires, religieuses ou sectaires. 
L’immigration, en soi, n’est ni un danger ni une garantie pour la laïcité. Au sein des différentes populations immigrées, des comportements peuvent se révéler contraires voir hostiles aux règles laïques. D’autres, l’écrasante majorité, s’y inscrivent et souvent les renforcent. Si des inquiétudes naissent, elles résultent des contraintes qui, au sein de tel ou tel culte, de tel ou tel groupe, menacent les libertés individuelles, la liberté de conscience, l’égalité homme/femme ou l'idée d'émancipation en enfermant des citoyen(ne)s dans des racines et des identités figées et exclusives. De même, tout ce qui vise à remplacer le cadre républicain par des pratiques et des normes où les lieux de cultes se substitueraient aux institutions républicaines et où la loi commune serait remplacée par de nouvelles règles, propres à tel ou tel groupe, risque de menacer la paix et la concorde civiles.

Laïcité, immigration et islam… 

Le débat se cristallise sur l’islam en France, qui serait, au regard de son instrumentalisation, en soi un danger pour la République, ses instances, et pour de larges parties de la population. La difficulté est à la fois de tenir un propos mesuré, « nuancé », qui tienne compte d’un fait : la majorité des quelques 4,1 millions de musulmans de France (TeO, 2008), ou tenus pour tels, la majorité de ces hommes et femmes (dont 70% d’origine maghrébine et 11% de… convertis, entretiennent un rapport lâche voir distant, « débonnaire » (Slimane Zeghidour) avec l’islam : ils adhérent aux valeurs de la République, vivent et défendent l’égalité entre les femmes et les hommes, respectent et défendent les principes laïcs, accordent le primat du savoir sur les croyances, à l’école notamment, respectent et défendent l’État de droit - même quand celui-ci tarde à honorer l’égalité et la justice républicaines. Beaucoup, la majorité sans doute, n’arborent aucun signe extérieur si ce n’est de richesse à tout le moins de distinction ou n’en font pas une barrière. Rappel: si la loi de 1905 ne fut pas appliquée dans les colonies, et en tout premier lieu en Algérie, ce ne fut pas du fait des musulmans d’alors et de leurs représentants qui le demandaient, mais par le refus des autorités républicaines… De la nécessité, renouvelée, du commun, de l’indistinction et de l’égalité.

En revanche, avec l’ « islamisation de la radicalité » (Olivier Roy), « radicalisation de l’islam » (Gilles Kepel) ou « malaise » et « motivations politiques » des « communautés musulmanes » (François Burgat), un fait demeure : dans plusieurs banlieues ou cités, une religion est utilisée à des fins d’endoctrinement, de contrainte, de politisation, contrevenant, quotidiennement, à de nombreux principes de la loi de séparation (notamment ses article 30 ou 35). Imposant aux habitants et surtout aux habitantes, des règles, normes, comportements. Pire, c’est au nom de l’islam que des actes terroristes ont été commis : en 2012, avec les attentats perpétrés par Mohamed Merah à Toulouse et à Montauban ; en 2015 avec, notamment, les attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo et contre l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes ; en 2016, à Nice puis avec le meurtre du père Hamel ; en 2020, avec la décapitation de Samuel Paty. Les explications, le souci de comprendre explorent les dynamiques nationales (nombre de terroristes sont nés en France) comme les engrenages internationaux (depuis le financement d’un islam rigoriste voire radical par des États, souvent partenaires, jusqu’aux répercussions des bouleversements au Moyen-Orient). 

L’inquiétude demeure. Si elle est légitime, elle ne peut justifier certaines dérives. Le 16 novembre 2015, au lendemain des terribles attentats, il est vrai - un président de la République a brandi l’arme de la déchéance de la nationalité pour les binationaux, comme un signe de suspicion et de flétrissure rivé au cœur de populations non seulement solidaires mais aussi et souvent victimes. Depuis, une loi confortant le respect des principes de la République (dite aussi « contre le séparatisme ») a été adoptée par le Parlement le 24 août 2021 et, entérinant l’échec du Conseil français du culte musulman (CFCM), l’État, laïc, s’efforce, dans la foulée, de créer (de contrôler ?) une nouvelle gouvernance de l’islam avec un Forum de l’islam de France (Forif).

Reste que l’islam, comme l’immigration, en soi, n’est ni un danger ni une garantie pour la laïcité. Établir un lien entre immigration et islamisme voire terrorisme est un raccourci, un slogan électoral...

Mustapha Harzoune, 2022