Dans l’ombre de Charonne

Entretien avec Désirée et Alain Frappier autour de leur ouvrage Dans l’ombre de Charonne

Dans l’ombre de Charonne

Charonne, le 8 février 1962. La dernière grande manifestation contre la guerre en Algérie se soldera par neuf morts. Comme son titre l’indique, Dans l’ombre de Charonne, ne porte pas directement sur le drame de Charonne. Le défilé et sa répression n’arrivent qu’à la fin du récit. Désirée et Alain Frappier ont construit leur album comme un scénario, centré sur des personnages et des histoires d’abord individuelles avant de rejoindre l’histoire collective. 

Dans l’ombre de Charonne, c’est l’histoire racontée avec un soupçon romanesque, "à hauteur d’homme" selon la formule. Tout part d’un témoignage, celui de Maryse Tripier, sociologue spécialiste des questions migratoires. Elle avait dix-sept ans en 1962. Juive d’origine égyptienne, elle est arrivée en France âgée de cinq ans. Encore sans papiers quand elle participe au défilé, elle se retrouve coincée, écrasée sur les marches du métro Charonne. Elle en restera traumatisée. Même ses amis d’alors, au lycée de Sèvre, ignorent ce qu’elle a vécu.

Planche issue de Dans l'ombre de Charonne

Planche issue de Dans l'ombre de Charonne de Désirée et Alain Frappier, édition du Mauconduit 2012

Les auteurs se sont appliqués à reconstituer la bande du lycée. Ils se sont fait "plaisir" aussi à faire figurer de vraies personnalités comme François Maspero, Barbara ou Marina Vlady qui étaient dans le cortège. La mise en scène – cinématographique – est en deux parties : dans une dominante de lumière et de clarté, le lecteur découvre d’abord les personnages, (re)plonge dans l’effervescence de la décennie 60 puis, arrive la seconde partie, plus sombre, marquée par les violences de l’OAS ou de la police parisienne.
Dans l’ombre de Charonne est un récit graphique et non une BD, ce qui permet aux auteurs de restituer aux mémoires individuelles toute leur place dans l’histoire collective, de multiplier les personnages et les scènes, les supports graphiques, les adaptations et les reproductions, de réincarner aussi une époque, jusqu’à ses mots et façons de parler en se transformant en décorateurs, accessoiristes, directeurs de casting…

Planche issue de Dans l'ombre de Charonne

Planche issue de Dans l'ombre de Charonne de Désirée et Alain Frappier, édition du Mauconduit 2012

Après les photos d’Elie Kagan sur la répression qui s’est abattue sur les Algériens le 17 octobre 1961 (en savoir plus sur la manifestation), la préfecture a donné consigne aux policiers de détruire tous les appareils photos susceptibles de traduire en image les faits et les événements. Pour reconstituer la manifestation, il a fallu multiplier et croiser les témoignages, piocher dans les archives et la documentation. Désirée et Alain Frappier sont allés sur les lieux même du drame, au métro Charonne où, en l’espace de dix minutes on a compté six victimes. Ils se sont équipés en appareils photos et autres appareils de mesure pour rendre, en images, cette scène terrible avec une précision mathématique, tenant compte par exemple des poids et des volumes des corps, de la lumière de cette fin de journée hivernale sur les casques…

Planche issue de Dans l'ombre de Charonne de Désirée et Alain Frappier

Planche issue de Dans l'ombre de Charonne de Désirée et Alain Frappier, édition du Mauconduit 2012

Ils ont pu alors zoomer sur des détails ou des objets comme les grilles des arbres (chaque quart de ces grilles pesait 40 kg) ou les fameux bidules utilisés par la police, crées en 1953, sorte de manche de pioche d’un mètre de long et de cinq centimètres de diamètre "capable de fracasser un crâne aussi facilement qu’un œuf à la coque". Les victimes de Charonne sont mortes sur les marches du métro. Chargés par la police, les manifestants sont tombés les uns sur les autres, "comme un château de cartes". Sur ces corps écrasés et sans défense les policiers ont projeté les grilles des arbres, des barrières Vauban et autres tables Godin… Du lourd !

Charonne a longtemps masqué la manifestation du 17 octobre 1961. Aujourd’hui, portée par les jeunes générations, la mémoire de la seconde commence à trouver sa place dans l’histoire nationale. Charonne non. Désirée et Alain Frappier montrent que les deux événements sont liés, et à plus d’un titre : la police d’abord, celle qui a jeté des manifestants dans la bouche de métro comme celle qui, quelques semaines plus tôt, balançaient des corps d’Algériens dans la Seine, était la même. Comme le gouvernement. Jusqu’à ses plus hautes instances. Comme le préfet de police, Maurice Papon. Et c’est pour une même raison, la guerre coloniale, que des souffrances individuelles se sont écrasées sur le mur et les silences des intérêts d’Etat. Les responsables ont été amnistiés. Les victimes et leurs descendants attendent, eux, que justice leur soit rendue : "Ne pas reconnaître ces crimes, c’est-à-dire ne pas reconnaître les victimes, n’est ce pas au fond continuer à transmettre un message qui dit que la vie des uns ne vaut pas la vie des autres ?" écrit Jean-Luc Einaudi cité en fin de volume.

Autoportrait d'Alain et Désirée Frappier

Autoportrait d'Alain et Désirée Frappier © Alain et Désirée Frappier

Désirée et Alain Frappier viennent de publier La vie sans mode d'emploi, putain d'années 80 (Mauconduit 2014). Ils préparent, pour les éditions Dalimen à Alger, un livre consacré cette fois à Mouloud Feraoun. L’inestimable écrivain kabyle, l’auteur du fameux Journal sur la guerre d’Algérie, assassiné en 1962 par l’OAS.

 

Mustapha Harzoune

Entretien avec Désirée et Alain Frappier :

 

- Quelle est l’origine de ce projet ?

 

- Dans cet album, les personnages tiennent une place importante, à commencer par le témoignage de Maryse Tripier donc. Quel lien établissez-vous entre ces parcours individuels, entre la petite histoire et la grande histoire ?

 

- Qu’est ce qui différencie votre travail - qui relève du récit graphique - d’une BD ?

 

- Si dans le récit graphique, l’écriture est importante, le dessin ne l’est pas moins : pour le coup c’est une reconstruction d’une époque dans le moindre détail et pour ce faire vous vous êtes appuyé notamment sur les témoignages. Est-ce du au fait que la manifestation du 8 février 1962 demeure sans images, sans photos, à la différence de la manifestation du 17 octobre 1961 ?

 

- On imagine un énorme travail de recherche, de documentation, une multiplication d’entretiens… Cela a du vous prendre beaucoup de temps ?

 

- Dans ce souci de restitution au plus près d’une époque, vous avez aussi mobilisé les ressorts du langage, la façon de parler... Comment s’opère le dialogue entre texte et dessin ?

 

- Qu’est ce qui distingue votre approche du travail d’un historien ?

 

- Dans l’ombre de Charonne est un album qui privilégie le scénario, les personnages, les trajectoires individuelles, un album qui passe par les individus pour rendre l’histoire accessible… peut-on parler tout de même d’une démarche pédagogique ?

 

- Comment articulez-vous cette volonté de ne pas délivrer un pensum, ce souci d’offrir un récit ouvert qui ne s’adresse pas à des lecteurs convaincus avec votre parti pris anticolonialiste ou la dénonciation des violences policières ?

 

- La mémoire des victimes du 17 Octobre 1961 est portée aujourd’hui par des associations comme Au Nom de la Mémoire, les enfants et les petits-enfants des manifestants, mais qu’en est-il des manifestants et des victimes du 2 février 1962 ? Dans l’ombre de Charonne n’est-il pas aussi une façon de rappeler une histoire et de participer aux entreprises visant à réhabiliter la mémoire des victimes ?

Dans l'ombre de Charonne, couverture de l'édition algérienne

 

- Vous avez présenté votre album en Algérie, au festival international de la BD d’Alger (FIBDA) notamment, une édition algérienne a même vu le jour (chez Dalimen). Avez-vous constaté des différences de réception en France et en Algérie ?

 

Propos recueillis par Mustapha Harzoune