VIVRE !!

La collection agnès b. au Musée national de l’histoire de l’immigration

La collection agnès b. investit le Musée national de l’histoire de l’immigration pour un dialogue inédit avec les œuvres contemporaines du musée. C’est la première fois qu’agnès b. choisit de montrer à Paris une sélection d’œuvres - photographies, installations, peintures - issue de l’extraordinaire collection d’art contemporain qu’elle a constituée au fil des années.

 

Ryan McGinley, Whirlrwind, 2004. Photographie couleur - Courtesy Collection agnès b.

Ryan McGinley, Whirlrwind, 2004. Photographie couleur - Courtesy Collection agnès b.

 

"Les collectionneurs ont ceci de particulier qu’ils peuvent le plus librement du monde s’abandonner à leur passion.
À travers les œuvres qu’ils accumulent, ils expriment leur rapport au monde et qui ils sont. Agnès b. collectionne depuis toujours avec cette position particulière d’être elle même une figure majeure de la scène artistique française.
Dans les choix de la collectionneuse, on trouve pêle-mêle des grands thèmes qui s’affirment comme des déclamations : TRAVAILLER ! SE REVOLTER ! AIMER !, tandis que les questions du genre ou de l’éternelle jeunesse sont toujours sous-jacentes. Ces thèmes, justement, structurent la collection d’art contemporain du Musée national de l’histoire de l’immigration : partir, arriver, reconstruire une vie, une intimité, travailler...
C’est cette histoire
– ces histoires – que nous voulons partager avec le public du Musée national de l’histoire de l’immigration, en tentant d’établir un dialogue entre deux collections qui ont en partage la croyance que l’art et la culture sont de formidables vecteurs pour raconter des histoires simples, sensibles, accessibles à tous".
Sam Stourdzé, Commissaire de l’exposition

Cartes du monde

Alighiero Boetti, Mappa del Mondo, 1984. Tapisserie sur toile - Courtesy Collection agnès b.

Alighiero Boetti, Mappa del Mondo, 1984. Tapisserie sur toile - Courtesy Collection agnès b.

Ouverte sur le monde, nourrie d’art non-occidental, la collection d’agnès b. trouve, au Musée national de l’histoire de l’immigration, un cadre en adéquation avec une approche de l’art qui ignore les frontières et les tendances du marché.
Figure notamment dans cette section une œuvre de Frédéric Bruly Bouabré, artiste ivoirien qui appréhende le monde avec sagesse et poésie, sur de petits bouts de cartons, au stylo bille et crayons de couleur.

Agnès l’a découvert en 1989, grâce à André Magnin et Jean-Hubert Martin, lors de l’exposition Magiciens de la Terre et a entretenu avec lui une longue relation d’amitié, comme c’est le cas avec nombre des artistes ayant retenu son regard.
John Giorno prolonge l’arc-en-ciel de Bruly Bouabré par ses millions d’étoiles (Millions of stars come into my heart, welcome home).
Deux tapisseries donnent à voir d’autres visions du monde : celle d’Alighiero Boetti, célèbre pour ses planisphères brodés par des tisserands originaires d’Afghanistan ou du Pakistan et un tapis Bukhara - œuvre issue de la collection d’art contemporain du musée - métaphore d’une patiente reconstruction d’identité par Mona Hatoum, artiste d’origine palestinienne dont l’œuvre traite de l’exil.

La jeunesse

El Lissitzky, Kurt & Hans, Küppers, Moscow, 1930. Tirage couleur - Courtesy Collection agnès b.

El Lissitzky, Kurt & Hans, Kuppers, Moscow, 1930. Tirage couleur - Courtesy Collection agnès b.

Chercher, douter... c’est cela la jeunesse pour Agnès. Sa sensibilité pour cette période de la vie est un fil rouge de sa collection, tant par l’acquisition d’œuvres de très jeunes artistes que par les représentations de l’adolescence. Le nageur (Whirlwind) de Ryan McGinley, jeune photographe américain, exposé pour la première fois à Paris à la galerie du jour, ouvre l’exposition et témoigne de l’importance d’une thématique.

A l’exception de l’installation lumineuse de Claude Lévêque, cette section est dédiée à la photographie et offre une grande diversité de regards : la fantaisie grimaçante de "Kurt et Hans" photographiés par El Lissitzky, artiste de l’avant-garde russe ; le portrait d’un garçon de la communauté de Harlemville par Clare Richardson, les insondables interrogations d’adolescents russes captés par Claudine Doury ou la malice d’une fillette chapeautée pour le carnaval de Bâle, fixant l’objectif de Martine Franck. L’ode à la jeunesse insouciante des années 1960 par Nat Finkelstein, témoin de l’émergence du pop art, contraste avec l’étrangeté des mises en scènes en noir et blanc de Roger Ballen, sondant les âmes d’adolescents sud-africains.

Travailler

Paul Seawright, Sans titre, de la série « Sex Shop », 1996. Photographie couleur contrecollée sur aluminium Courtesy Collection agnès b.

Paul Seawright, Sans titre, de la série "Sex Shop", 1996. Photographie couleur contrecollée sur aluminium, Courtesy Collection agnès b.
 

Quand par bonheur le travail est plaisant comme un jeu, comme l’est pour Agnès le fait de concevoir des vêtements, la trivialité du thème est balayée par l’humour d’œuvres où l’on retrouve le goût du langage : Ne travaillez jamais de Rirkrit Tiravanija et Je me sens fatiguée d’Antoinette Ohannessian, des phrases banales magnifiées par le graphisme et le support. L’humour, c’est aussi le domaine de Chéri Samba, artiste de Kinshasa, peintre satirique du quotidien. Il travaille au réveil des consciences par les mots et l’éclat des couleurs d’un graphisme toujours percutant.
Le choix des photographies relève tout autant d’un regard décalé : un rideau rouge donne de la dignité à un "Sex shop" vu par Paul Seawright. Lucien Hervé, photographe attitré de Le Corbusier, privilégie l’abstraction des lignes et réduit les travailleuses de l’usine Brandt à des silhouettes pétrifiées.

La mort

Pierre Ardouvin, Le déguisement, 2010. Costume, masque et patère Courtesy Collection agnès b.

Pierre Ardouvin, Le déguisement, 2010. Costume, masque et patère, Courtesy Collection agnès b.

Juste le contraire de "Vivre", la mort est mise à distance par la magie de l’objectif de Duane Michals dont les séquences étirent le temps, ne captent plus l’instant pour inventer un langage photographique et transformer la mort en une tranquille disparition. Un visage caché sous une couverture, Marylin Monroe imagine à quoi ressemble la mort sous le regard d’André de Dienes, photographe de mode qui réalisa la première photo de l’actrice quand elle n’était encore que Norma Jean. Traitée avec l’ironie d’Anastasia Bolchakova, originaire d’un squat de graffeurs, la mort n’est que l’absence de mouvement : Tu dors t’es mort. Lorsque Pierre Ardouvin, artiste plasticien, la drape de noir, ce n’est plus qu’un pantin déguisé. Alan Vega bouscule l’ordre établi avec son œuvre minimaliste : Sons of Anarchy.

L’amour

Olivia Bee, Pre-Kiss, 2010. Digital C-Print monté sur aluminium - Courtesy Collection agnès b.

Olivia Bee, Pre-Kiss, 2010. Digital C-Print monté sur aluminium - Courtesy Collection agnès b.

Dans une collection vouée majoritairement à la photographie mais ouverte à tous les supports, l’amour s’exprime en noir et blanc comme une tendre évidence scénarisée par Man Ray. Il se livre dans l’intimité du sommeil, moment d’abandon saisi par Henri Cartier-Bresson. Il se révèle dans l’entrelacs des mains photographiées par Weegee, plus coutumier des scènes de crimes des rues de New York que des duos amoureux.

Aux côtés des grands maîtres du noir et blanc du 20e siècle, figurent - dans une collection toujours curieuse de talents émergents - les regards de jeunes artistes qui témoignent d’amours naissantes : un baiser évanescent de Vincent Michéa, le Pre-Kiss de la jeune Olivia Bee, artiste repérée via son blog, sans prétention autre qu’émotionnelle, dont le travail a été exposé en 2014 dans la galerie d’agnès b. de NewYork.
Mais l’amour s’exprime aussi à travers des identités multiples comme celles qu’évoquent les cartes postales de Gilbert & George.

Danser

Malick Sidibé, Nuit de Noël, 1965. Tirage noir et blanc - Courtesy Collection agnès b.

Malick Sidibé, Nuit de Noël, 1965.Tirage noir et blanc - Courtesy Collection agnès b.

"Dansez !", la joyeuse injonction en néon multicolore de Claude Lévêque, artiste exposé par Agnès, dès 1997, donne le ton de cette section qui témoigne de l’originalité d’une collection où le choix des œuvres relève de l’intuition, du geste personnel. La danse que pratiqua Agnès adolescente est évoquée par une paire de chaussons roses - un polaroïd d’Andy Warhol. La danse, la forme aboutie du mouvement n’a pas de lieu de prédilection. Un pas de danse est esquissé dans un night club de Budapest par le photographe Rodolf Hervé (le fils de Lucien Hervé).

Le pas de deux d’un frère et d‘une sœur, dansant dans l’insouciance et la complicité, une nuit de Noël à Bamako, est capté par l’objectif de Malick Sidibé, chroniqueur de la jeunesse malienne dans les années 1960-70. Enfin, moment jubilatoire, l’apesanteur et l’envol de Gret Palucca, danseuse et chorégraphe de Dresde, évoqué par une photo anonyme.

Qui est-on ?

Jean-Michel Basquiat, Autoportrait, 1983. Crayon gras sur papier Courtesy Collection agnès b.

Jean-Michel Basquiat, Autoportrait, 1983. Crayon gras sur papier Courtesy Collection agnès b.

Le thème de l’identité, au cœur de la raison d’être du Musée national de l’histoire de l’immigration, est abordé par des œuvres en grande partie liées à l’expérience personnelle. Au centre, une œuvre phare : Deux clans, deux familles d’Annette Messager, qui fut présentée en 1998 dans ces mêmes espaces par le Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie dont les collections ont rejoint le Musée du quai Branly.
Deux pièces issues de la collection du Musée national de l’histoire de l’immigration abordent la thématique de l’identité par le regard d’artistes exilés ou enfants d’exilés : les Hittistes, personnages solitaires comme suspendus entre deux identités inlassablement peints par Djamel Tatah et les Collages structurels du polonais Roman Cieslewicz qui épousent par juxtaposition les mouvements du monde.

La photographie est parfois un pertinent révélateur de "Qui est-on ?". Les tirages issus de la collection d’Agnès en témoignent. Elle fut la première à présenter le travail de Nan Goldin, pionnière de la photo intime, à Paris, en 1992. Cette singulière galerie de portraits souligne également la radicalité du travail de Gillian Wearing. Enfin, l’autoportrait de Basquiat, artiste dont le travail découvert par Agnès en 1985 à la Biennale de Paris, lui "a sauté aux yeux" et qu’elle a rencontré en 1988, quelques mois avant sa mort.

Ecrire… les mots

Denis O. Callwood, Jasmine (from the Gang Series), 1993-2007. C-Print, Courtesy Collection agnès b.

Denis O. Callwood, Jasmine (from the Gang Series), 1993-2007. C-Print, Courtesy Collection agnès b.

La collection d’agnès b., perméable à la beauté de tous les graphismes et à la force des mots, fait la part belle aux graffiteurs, aux maîtres du langage que furent notamment les surréalistes. A l’invective de Francis Picabia fait contrepoint la poésie douce de Robert Filliou. Dans sa série des Longs poèmes courts à terminer chez soi, écrits sur papier kraft, il invite à la création. Et, comme une menace, la machine à écrire en carton de Katsuhiko Hibino aux touches rebelles, préfigure la disparition de la beauté du texte manuscrit.

Guerre et révolte

Banger, Sans titre (Soldat/ pantin sur fond bleu ciel), 1991.Technique mixte sur toile - Courtesy Collection agnès b.

Banger, Sans titre (Soldat/ pantin sur fond bleu ciel), 1991.Technique mixte sur toile - Courtesy Collection agnès b.

Quelle guerre ? Celle des Balkans, si proche de nous, évoquée avec une grande maîtrise technique par Radenko Milak qui a choisi de témoigner avec la délicatesse du lavis de la violence de son époque et notamment de la destruction de la bibliothèque de Bosnie Herzégovine. Mais qui a commencé ? Who started the war ? interroge au néon Damir Radovic. L’art questionne l’essentiel, lutte pour exister. A l’écoute du monde, Agnès a soutenu notamment ces deux artistes originaires de Bosnie-Herzégovine qu’elle exposa à la Galerie du jour. La guerre est si présente qu’elle se banalise comme le dit simplement Antoinette Ohannessian sur un petit bout de couverture kaki, achetée pendant le siège de Sarajevo. Une simplicité du support, une pertinence du langage qui rappelle la permanence de la guerre, de toutes les guerres, qui envoient au combat, dans l’anonymat, le pantin soldat peint par Banger.

Comme la guerre, la révolte gronde parfois dans la rue, là où le photographe Emanuel Bovet pressent un potentiel affrontement lors d’une manifestation.
Toujours réinventée, essentielle parfois, la révolte emprunte des voies diverses. Elle survient comme dans la vidéo radicale de Regina José Galindo, qui met en scène sa marche téméraire contre la candidature d’un dictateur au Guatemala. La révolte surgit aussi à l’usine, dans les ateliers
Citroën où l’énergie de la lutte syndicale des femmes est saisie avec réalisme par Willy Ronis. La révolte est généreuse : celle de l’Abbé Pierre est sobrement évoquée par une interpellation manuscrite : Et les autres ?. Solidaire du combat de sa Fondation, Agnès mène des actions pour la culture, la solidarité et l’environnement dans le cadre de son Fonds de dotation, créé en 2009 et dont Sébastien Ruiz, ancien directeur de la galerie, est le secrétaire général.

Habiter

Brassaï, Graffiti n°II, 1970. Tirage argentique d’époque Courtesy Collection agnès b.

Brassai, Graffiti n°II, 1970. Tirage argentique d’époque Courtesy Collection agnès b.

L’identité se prolonge dans la ville. Pour incarner ces liens, La machine à rêve de Kader Attia, métaphore du va et vient entre deux cultures. Medicaments City, ville bienveillante où tous les habitants auraient droit aux soins, a été façonnée par Bodys Isek Kingelez. Agnès suit cet artisan de cités utopiques en matériaux de récupération, depuis l’exposition Magiciens de la Terre, en 1989. Dans l’esprit de cette maquette monumentale, les œuvres sélectionnées privilégient la simplicité des matériaux : le bois brut de la Palissade blanche de Raymond Hains, le Temple en tissus récupérés par Claire Tabouret. Les photos présentées auscultent la ville dans son intimité. Le travail sépia d’Atget témoigne du Paris de 1900 avec une sobriété documentaire. L’œil de Brassaï, inlassable piéton d’un Paris nocturne, explore les coins délaissés, là où affiches et graffiti font parler les murs.

Textes écrits par Geneviève Joublin.