Que signifie l’expression "fuite des cerveaux" ?

La fuite ou "l’exode des cerveaux" désigne la migration vers les pays développés des travailleurs qualifiés ou très qualifiés du Sud : ingénieurs, techniciens, informaticiens, spécialistes de la finance, médecins et professionnels de santé, étudiants… Pour les uns, favoriser la venue de cette élite intellectuelle et professionnelle serait favorable pour les sociétés d’accueil et pour les sociétés d’origine ; pour les autres, il s’agirait d’un "pillage" des cerveaux : "après les vagues d’émigration de la tripe et du muscle, voici venue celle des neurones. Le pillage a simplement changé de forme et de méthode, mais il continue" (Saïd Mohamed).

Un phénomène en expansion

Depuis les années 2000 la mobilité des élites suscite un intérêt nouveau. Cela résulte de la part croissante des élites dans les migrations internationales (16,4 millions de personnes en 1990, 26,2 millions en 2000 et la tendance va croissant). Cela est aussi le résultat des politiques migratoires des pays riches en quête de matière grise. Pour attirer diplômés et autres cadres, la concurrence est rude, chacun y va de sa méthode : permis à points (Canada, Nouvelle Zélande, Australie), carte verte (USA), carte bleue (Union européenne), carte "compétences et talents" en France depuis 2007.

Intérêts nationaux et liberté individuelle

Les migrants, eux, n’entendent pas se cantonner à une fonction d’objet ou de variable d’ajustement des politiques migratoires des Etats. Le choix de migrer, ou non, résulte d’une analyse coûts/avantages reposant sur plusieurs critères : conditions de rémunération, de travail, modes de vie, perspectives de promotion sociale et d’avancement professionnel, conditions d’hospitalité (ou de rejet), facilités ou tracasseries administratives, liens familiaux, coûts psychologiques... A ce jeu, les USA ou la Grande-Bretagne se montrent plus attractifs. Mais toutes les élites ne souhaitent pas quitter leur pays. En 2001, les informaticiens indiens ont boudé les offres du gouvernement allemand qui cherchait à attirer 20 000 d’entre eux. Si certains sont venus en Allemagne, d’autres ont préféré s’expatrier en Grande Bretagne quand d’autres ont choisi de rester chez eux.

Entre "brain drain" et "brain gain"

Le départ des diplômés peut appauvrir les pays d’origine : coût de leur formation, perte de compétence, obstacle au processus d’accumulation des compétences, freins au développement… Selon la CNUCED, les pays africains dépensent 4 milliards de dollars par an pour compenser le départ de ses personnels qualifiés. Pour autant, la fuite des cerveaux (brain drain) pourrait constituer un gain ou brain gain en faisant du migrant un "passeur" ou un "intermédiaire". Plusieurs mécanismes peuvent intervenir : transferts fonds, réduction du chômage des diplômés, diffusion du savoir dans le cadre de retour ou via des processus d’imitation technologiques, incitation à la formation pour les jeunes du pays dans l’espoir de travailler à l’étranger, création d’entreprises grâce à l’épargne accumulée à l’étranger… Ces perspectives positives pour les pays d’origine restent conditionnées aux possibilités de retour et d’installation des migrants. Des possibilités qui relèvent des cadres juridiques des politiques migratoires des pays d’accueil et des conditions économiques et politiques des sociétés d’origine. D’où la nécessité, pour "faire de l’exode des compétences un atout", de favoriser des politiques de coordination impliquant Etats, associations de migrants, ONG, entreprises internationales…

Mustapha Harzoune, 2012