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La confection parisienne

La mode "Made in France" ? Oui, mais de mains étrangères. Depuis plus d’un siècle, à Paris, des femmes et des hommes venus des quatre coins du monde ont travaillé derrière les machines à coudre : l’industrie urbaine de la confection féminine, dans la capitale française comme à New York, est une industrie d’immigrés. Grâce à ces vagues successives d’étrangers, la fabrication de vêtements, classiques ou fantaisie, a finalement pu résister intra muros alors que l’activité industrielle globale reculait dans les grandes villes occidentales.

 

Atelier de confection pour hommes Skolni situé rue Marcadet à Paris, 18e arrt. Debout à gauche Raphaël Eskenazi, 1920 © Mémorial de la Shoah /C.D.J.C./M.J.P.

Atelier de confection pour hommes Skolni situé rue Marcadet à Paris, 18e arrt. Debout à gauche Raphaël Eskenazi, 1920 © Mémorial de la Shoah /C.D.J.C./M.J.P.

 

Tailleurs pour hommes, tailleurs pour dames

Dès les années 1840, près de la moitié des tailleurs à Paris sont originaires d'Allemagne, de Hongrie et de Pologne, mais la plupart de leurs ouvrières sont françaises. "Les étrangers qualifiés à Paris se distinguent dans leur majorité par un ensemble de qualités morales qui commencent à se faire rare parmi les Français" écrit Käthe Schirmacher, au début du XXe siècle, dans La Spécialisation du travail par nationalités à Paris (l’auteur deviendra plus tard xénophobe et nationaliste). Les Allemands et les Belges rivalisent alors avec les Anglais pour le haut-de-gamme des tailleurs pour hommes, tandis que chez les tailleurs pour dames, on trouve aux côtés des Français, les Polonais, les Tchèques, les Autrichiens, les Roumains et les Italiens.
La demande en vêtements confectionnés augmente dans la deuxième moitié du XIXe siècle pour les vêtements masculins - plutôt fabriqués en usine et en province - et vers la fin du siècle pour la mode féminine. Une croissance qui entraîne de nouveaux besoins de main-d'œuvre, comblés par l'arrivée en nombre croissant d'étrangers. En 1901, on recense 9 410 étrangers (Belges, Allemands, Italiens et Suisses), sur 277 755 travailleurs du vêtement dans toute la France. Ils viennent des pays frontaliers, à l’image de l’ensemble de la première vague d'immigration de la France industrielle.

Si les étrangers sont encore globalement très minoritaires dans la profession au niveau national, surtout présents dans les villes et peu dans les campagnes, ce secteur représente néanmoins pour eux une activité très importante. Chez les Belges, le vêtement constitue même l'activité majeure : 22% y travaillent. Le caractère multiforme, dispersé, dans les petits ateliers de la sous-traitance, va faire de cette industrie une grande pourvoyeuse de travail pour les immigrés à Paris. Dans un métier où le travail de base – mécanicien(ne) – peut s’apprendre sur le tas, où il faut peu de capital pour ouvrir un petit atelier, il s’agit d’une entrée relativement facile sur le marché de travail. Les unités de production vont du "chez soi" (le travail à domicile) aux petits ateliers "ethniques" et aux plus grandes fabriques. Le recrutement se fait à travers des réseaux de compatriotes, pour ce travail saisonnier, aux horaires élastiques, alternant grande presse et morte-saison, dans des espaces mal ventilés, et donc souvent dédaigné par les autochtones.

Dans les ateliers du premier XXe siècle : Juifs, Arméniens et Italiens

 

Samuel et Simon Wajsbrot posent avec d'autres ouvriers dans un atelier de casquettiers situé rue des Francs-Bourgeois à Paris, 4e arrt, le 15 avril 1926 © Mémorial de la Shoah/C.D.J.C./M.J.P./Coll. Jean Lescot

Samuel et Simon Wajsbrot posent avec d'autres ouvriers dans un atelier de casquettiers situé rue des Francs-Bourgeois à Paris, 4e arrt, le 15 avril 1926 © Mémorial de la Shoah/C.D.J.C./M.J.P./Coll. Jean Lescot

Des frontaliers aux gens venus de plus loin, les vagues d’immigrés se succèdent dans la confection parisienne. Les Juifs russo-polonais commencent à arriver à partir des années 1880, et, selon un guide yiddish de 1910, quelque 8 860 Juifs sont employés dans la confection parisienne cette année-là, soit 29,3% du total des travailleurs juifs de la capitale. La fabrication de la casquette est considérée comme une spécialité des juifs russes de l’époque. Dans l'Entre-deux-guerres, on estime que 70% des ouvriers du vêtement sont des juifs d’Europe orientale.

Travail dans un atelier de confection arménien : l’atelier Terzian durant l’entre-deux-guerres © Centre de recherche sur la diaspora arménienne

Travail dans un atelier de confection arménien : l’atelier Terzian durant l’entre-deux-guerres © Centre de recherche sur la diaspora arménienne

Après la Grande Guerre, dans les années 1920, des Juifs polonais, des Juifs turcs, ayant quitté les ruines de l'Empire ottoman, des Arméniens rescapés du génocide, se joignent aux Juifs russes d'avant 1914 et aux autres travailleurs de l’aiguille à Paris. Ils vivent et travaillent souvent dans le même quartier, à Belleville. En 1926, le travail des étoffes est, après le commerce, l'activité professionnelle la plus importante pour les immigrés juifs, italiens et belges de Paris.

 

Les bouleversements de la guerre et de la décolonisation

La Deuxième Guerre mondiale a un effet dévastateur sur l’industrie. Pénurie des moyens bien sûr, concentration économique imposée par le régime de Vichy, mais surtout aryanisation des maisons juives qui va décimer ce secteur. On estime que la moitié peut-être des travailleurs à domicile juifs a été déportée. Pourtant, même dans les années sombres de l'Occupation, le travail à domicile reste pour certains un moyen de survivre dans la clandestinité.
A la suite de la décolonisation des années 1950 et du début des années 1960, c’est au tour des Juifs d'Afrique du Nord de venir aux ateliers, en passant souvent d’abord par la vente comme représentants ou grossistes, avant de se mettre à la fabrication. La forte croissance économique des années 1960 et l'essor du vêtement de loisir, le sportswear, créent un nouvel appel à une main-d’œuvre peu chère. Les Juifs polonais cèdent alors la place, non sans quelques tensions. De même, la communauté arménienne se renouvelle au milieu des années 1970, quand d’autres Arméniens arrivent de Turquie, du Liban et d'Iran.

Une nouvelle vague d’immigration : Yougoslaves, Turcs, Chinois

 

Atelier de confection de travailleurs kurdes. Le Sentier, Paris, 1982-1984 © Jean-Pierre Rey / Photothèque IHS-CGT

Atelier de confection de travailleurs kurdes. Le Sentier, Paris, 1982-1984 © Jean-Pierre Rey / Photothèque IHS-CGT

Vers la fin du XXe siècle, d’autres immigrés prennent le relais derrière les machines à coudre parisiennes : Serbes, Turcs, souvent Kurdes, ainsi qu'un grand nombre d'immigrants chinois venus de l’Asie du Sud-Est. Les réfugiés khmers, laotiens et vietnamiens des années 1970, tous d’origine chinoise, puis les Chinois de Wenzhou suivent le chemin tracé par leurs prédécesseurs. Ils commencent par des travaux à domicile ou en atelier puis, avec un peu d'argent et quelques machines, voilà l'entreprise sur pied.

 

Dans le cas des Turcs, à part quelques uns déjà tailleurs au pays, il s’agit le plus souvent d’une reconversion. La plupart se tournent vers la confection quand les usines d'automobiles qui les employaient, commencent à licencier en masse. Ces ouvriers reprennent une autre tradition du secteur : les grèves. Depuis les années 1900, avec l’aide des syndicats, sporadiquement, les ouvriers et les ouvrières de l’aiguille ont manifesté contre leurs conditions de travail.

 

"Solidarité avec les travailleurs sans papiers de la confection. Exigeons avec la CFDT : carte de travail, carte de séjour." Illustration anonyme pour une affiche vers 1979. © Coll. Dixmier/KHARBINE-TAPABOR

"Solidarité avec les travailleurs sans papiers de la confection. Exigeons avec la CFDT : carte de travail, carte de séjour." Illustration anonyme pour une affiche vers 1979. © Coll. Dixmier/KHARBINE-TAPABOR

A la fin du XXème siècle, d’autres revendications s’y greffent. En février 1980, des ouvriers de la confection, turcs, sans papiers comme bon nombre dans ce secteur, commencent une grève de la faim pour obtenir la régularisation collective de leur situation. Ils ont finalement gain de cause au moment des défilés de prêt-à-porter : en l'espace d'un an, près de 3 000 travailleurs du vêtement sont régularisés, essentiellement des Turcs, des Yougoslaves, des Marocains, des Mauriciens, des Pakistanais et des Tunisiens.
Les Chinois ne font pas partie de ce premier groupe de travailleurs régularisés : ceux qui viennent d’Asie du Sud-Est entrent en France au titre de l'asile politique et n’ont pas besoin de carte de travail. Le "Chinatown" de Paris dans le 13ème arrondissement devient alors un des centres de la confection parisienne, comme le Pletzl, le Sentier, Belleville ou Issy-les-Moulineaux. Au milieu des années 1980, une estimation fait état de 15 000 ouvriers de la couture dans le Chinatown de Paris, réalisant quelque 70% des travaux de sous-traitance du Sentier.

 

Pakistanais et Mauriciens, les derniers arrivés

A la fin du XXe siècle, on trouve en outre des Pakistanais, des Sri-Lankais, des Mauriciens, généralement d'origine indienne, et des Africains, sénégalais et maliens. Beaucoup commencent comme débardeurs, livreurs ou porteurs, vendant leur force de travail à la demi-journée ou à la journée, dans un secteur qui décline de jour en jour sous l’effet combiné d’importations et de délocalisations. Des ouvriers pakistanais créent une Association pour une Solution au Problème de l'Emploi Clandestin en mars 1982. Mais les Pakistanais, de même que les Mauriciens qui ont l'avantage de parler français, se lancent eux aussi dans la production et montent en grade dans la coupe comme dans la couture. Ainsi, à la fin du XXème siècle, le Pakistanais Bhatti devient l’un des plus importants fabricants du Sentier. Histoire séculaire, la confection de Paris recouvre, à elle seule, une bonne part de l'histoire de l'immigration à Paris.


Dossier réalisé par Nancy Green, directrice d'études à l'EHESS

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