Vous êtes ici

Les ouvriers agricoles polonais en France au XXe siècle

Les campagnes polonaises ont longtemps secrété une immense misère. Parfois les paysans ne possédaient aucun bien propre et louaient leurs bras chez les grands propriétaires terriens du voisinage. D’autres disposaient d’exploitations minuscules dont ils ne tiraient pas de quoi se nourrir. D’où l’habitude prise d’émigrer, dès le XIXe siècle vers l’Amérique ou l’Allemagne puis, au siècle suivant, vers la France.

Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Groupe polonais chez M. Champion, 1935. Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Un timide essai avant 1914

Si la terre polonaise ne peut donner du travail à chacun, il en va tout autrement en France, touchée précocement par l’exode rural. Les premières initiatives viennent du secteur privé : la "Société polonaise d’Emigration" sise à Cracovie (ville qui se trouve sous autorité autrichienne du fait des partages de la Pologne), recommande comme destination la France, "pays des libertés", "fille de la Révolution" et ouvre un bureau à Soissons, puis à Nancy, avec une succursale à Paris. Il ne s’agit encore que d’ouvriers saisonniers à qui l’on fait signer un contrat pour les mois d’avril à octobre et qui arrivent groupés, encadrés.

Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Polonais chez Marie Lebert, 1924. Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

De 1908 à 1914, quelques milliers de jeunes gens, garçons et filles, s’engagent dans ces conditions. Certains ne restent qu’une seule saison ; d’autres reviennent plusieurs années de suite. Le mouvement intéresse surtout l’est de la France, tant le prix du transport pèse dans le coût de l’opération.

 

 

Cette première expérience ne donne pas de très bons résultats : obstacle de la langue, habitudes de travail différentes et un temps de présence trop bref pour s’adapter. C’est alors que la princesse Czartoryska, membre d’une des plus hautes familles de l’aristocratie polonaise, fonde une œuvre nommée Opieka Polska (La Protection polonaise) pour secourir ses compatriotes en France dans la détresse. Puis surviennent les hostilités qui bloquent sur place ceux présents l’été 1914.

L’ère du recrutement massif

De quatre ans de combats, la France sort victorieuse mais exsangue : un million quatre cents mille morts, de nombreux mutilés inaptes à reprendre le travail. Le pays éprouve un besoin immédiat de main-d’œuvre supplémentaire. Vu l’importance de l’enjeu, l’Etat prend l’initiative de s’adresser aux gouvernements de pays alliés ou amis : la Pologne qui vient de renaître en tant qu’Etat indépendant, mais aussi l’Italie et la toute jeune Tchécoslovaquie. Le 3 septembre 1919, Paris signe avec Varsovie une convention d’émigration/immigration. Des contrats de travail d’un an vont lier des ouvriers et ceux qui les engagent. La France obtient le droit d’effectuer le recrutement en Pologne même, dans des centres de regroupements ouverts à cet effet. Administrateurs, personnel médical, représentants du patronat sont tous français. Les médecins chargés de la sélection éliminent les malades, les souffreteux. Des convois ferroviaires de 600 à 800 personnes mènent à travers l’Allemagne ceux qui ont été acceptés.
Par rapport à l’avant-guerre, la convention d’immigration introduit des clauses qui constituent un progrès. En particulier, les étrangers devront recevoir une rémunération égale à celle des nationaux de même catégorie. Ce principe trouve ses limites dans l’agriculture, surtout si le petit propriétaire exploitant ne se fait aider que d’un seul valet ou d’une seule bonne de ferme. Car tout est codifié : le salaire du vacher dépasse celui du bouvier, lui-même supérieur à celui de "l’homme à toute main" ; les garçons de 16 à 18 ans gagnent moins que les adultes et les femmes encore moins.

Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Machine à battre de M. Valentin Champion, 1931. Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

En six ans, de 1920 à 1925 inclus, 72 000 ouvriers agricoles polonais entrent officiellement en France, soit un tiers de tous ceux qui arrivent (les deux autres tiers sont affectés aux mines ou à l’industrie lourde). Or le recensement général de la population de 1926 n’en totalise que 28 000, soit une énorme déperdition, liée à une mobilité incessante.

 

 

Répartis sur presque tout le territoire, des régions de grande culture comme le Soissonnais aux terres pauvres du Massif central, leur vie est si pénible que, le contrat d’un an honoré, beaucoup se dirigent vers une des petites Pologne minières où, après l’isolement et les horaires infernaux qu’ils ont connu à la campagne, règne une atmosphère chaleureuse, de meilleurs salaires et des horaires fixes. Il faut donc sans cesse poursuivre le recrutement.

Le paradoxe des années trente

Contrairement au secteur industriel, la crise économique qui frappe la France de 1931 à 1935 n’inverse pas la tendance antérieure dans le domaine agricole. La main-d’œuvre étrangère, et singulièrement polonaise, s’y maintient en nombre et même s’accroît.

Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Polonais, Palestinien et Ukrainien, 1925. Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Le recensement de la population de 1936 en dénombre 66 500. Comment l’expliquer ? Le recrutement de main-d’œuvre se poursuit uniquement dans cette branche : le Polonais qui signe un contrat de travail est automatiquement dirigé vers les travaux des champs. Et l’année écoulée, il ne pourra plus gagner l’industrie. Affecté dans l’agriculture, il doit y rester.

 

Mal rémunéré certes, mais nullement menacé par le chômage, l’immigré a le temps de s’adapter. Année après année, il apprend à se défendre. Il se sait utile et recherché par les fermiers en peine de trouver des gens compétents. Car tous les employeurs reconnaissent le sérieux, le courage à la tâche, l’endurance des Polonais. Cela n’est pas toujours récompensé par des augmentations. La grande enquête de deux géographes Albert Demangeon et Georges Mauco, Documents pour servir à l’étude des étrangers dans l’agriculture française, effectuée en 1936-1937 et publiée en 1939, donne sur la question salariale des résultats variés : dans certains cas une égalité de traitement, acquise récemment, avec les rares Français employés sur place, dans d’autres, des salaires moindres.

Le sort des jeunes filles

Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Groupe de trois polonaises chez Pierre Laurentré, 1928. Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

La main-d’œuvre féminine polonaise compte beaucoup dans l’agriculture. Les Polonaises ont une réputation de robustesse et d’efficacité : elles font souvent le travail d’un homme tout en étant moins payées. Celles qui signent un contrat dès les années vingt ont de fortes chances d’être dirigées vers le secteur primaire, car la législation française depuis la fin du XIXe siècle ne permet plus d’employer des femmes au fond des puits de mines (là où l’on affecte les hommes en priorité). Des mères de famille laissent leurs enfants, pour un an ou davantage, afin de gagner de quoi les faire vivre grâce à l’envoi de mandats. D’autres signent avec leur mari un contrat double, vacher et vachère par exemple : le couple est alors employé dans une grande exploitation. Le sort le pire est celui des très jeunes filles qui se retrouvent isolées chez des petits exploitants n’employant qu’elles seules. Le paysan, dur pour lui-même, exige trop d’elles. Certaines s’enfuient au bout de quelques semaines, rompant leur contrat sans réaliser qu’elles risquent une expulsion. Le patron, lui, s’estime lésé car il n’est pas rentré dans ses frais de recrutement, récupérables sur les salaires versés, mois après mois. D’autres filles vont accoucher des œuvres de leur maître ou d’un voisin.

Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Polonaise chez M. Montaru, mai 1930. Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Certaines appellent à l’aide auprès du "Comité départemental de protection des étrangères employées dans l’agriculture". Encore faut-il savoir écrire. Ces organismes, créés à partir de 1930, doivent avoir à leur tête une inspectrice française parlant polonais et pourvue de compétences dans les affaires sociales. En fait, les Comités fonctionnent très mal, se réunissent à peine et ne rendent guère de services sur le terrain. Le cas exceptionnel de celui d’Indre-et-Loire, dirigé par Mme Julie Duval qui a archivé sa correspondance avec des bonnes de ferme polonaises, montre l’ampleur de la misère morale des jeunes immigrées. Varsovie amorce une riposte en 1924 en interdisant le départ vers la France de filles seules de moins de 20 ans, mesure mal appliquée. En 1927, un décret-loi porte l’âge minimum à 21 ans, ce qui n’empêche pas des mineures de mentir sur leur âge ou d’emprunter les papiers d’une sœur aînée.

Parcours de vie

Aucun de ceux qui ont fini leurs jours en France ne pensait au départ à un séjour définitif. Mais les années passèrent sans qu’aboutisse le projet d’économiser de quoi s’acheter un lopin de terre au pays.

Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Polonais de la Pastourellerie, 1925. Photographie de Louis Clergeau © Société des amis du musée et du patrimoine de Pontlevoy. Archives départementales du Loir-et-Cher

Avec le temps, leur condition a évolué, tout en restant en bas de l’échelle sociale. Des filles de ferme ont quitté le village pour la ville et se sont placées comme bonnes à tout faire dans une famille bourgeoise. D’autres ont épousé un compatriote et constitué un couple de travailleurs agricoles. D’autres encore ont fait un mariage mixte. Les valets de ferme ont cherché à échapper à leur condition, sans toujours y parvenir. Il fallait de l’argent pour devenir métayer.

Il fallut attendre la fin de la crise économique pour avoir de nouveau le droit de prendre un emploi de salarié industriel.
Survint la guerre. Les garçons d’âge mobilisable ont rejoint l’armée polonaise au camp d’entraînement de Coëtquidan (Bretagne) et combattu au printemps 40 sur le front lorrain ou franc-comtois. Ceux qui ne furent pas faits prisonniers regagnèrent l’exploitation agricole antérieure et se firent oublier. L’occupant s’intéressa peu à ces étrangers perdus dans les campagnes.
Les Trente Glorieuses apportèrent un mieux apparent. Mais l’ancien ouvrier agricole accéda à la petite propriété foncière au moment où celle-ci se dévalorisait. Les analphabètes le sont restés, ayant recours à des compatriotes mieux instruits pour les démarches administratives. Naturalisés ou non, parlant un français hésitant, ils ont souvent vieilli loin de leurs enfants qui, scolarisés, ont quitté les métiers de la terre dans les années cinquante. Peu portés à se confier, ils n’auraient pas laissé de récits de vie sans quelques interviews. Des existences de misère, silencieuses et dignes.

Janine Ponty, est historienne, Professeur des Universités

Haut de page