Juifs d’Europe orientale et centrale

A la fin du XIXe siècle, les Juifs d’Europe orientale et centrale fuient l’oppression et les pogroms de la Russie tsariste, de l’Autriche et de la Roumanie, mais aussi une situation économique désastreuse dont ils sont les premières victimes. Ils sont attirés par la France, qui a été le premier pays européen à émanciper les Juifs, pendant la Révolution française. Retour sur plus d'un siècle de présence en France…

La famille Rosenthal. France, vers 1880. Monsieur Rosenthal, ébéniste dans le faubourg Saint-Antoine, et son épouse Jeanne, tous les deux originaires de Jassi (Roumanie) © Mémorial de la Shoah /CDJC / MJP

La famille Rosenthal. France, vers 1880. Monsieur Rosenthal, ébéniste dans le faubourg Saint-Antoine, et son épouse Jeanne, tous les deux originaires de Jassi (Roumanie) © Mémorial de la Shoah /CDJC / MJP

“Campement d’émigrants juifs à la gare de Lyon”. Couverture du Petit Journal, 10 septembre 1892 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CNHI

“Campement d’émigrants juifs à la gare de Lyon”. Couverture du Petit Journal, 10 septembre 1892 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CNHI

Pendant le XIXe siècle, Paris attire intellectuels et écrivains, juifs et autres, de Heinrich Heine à Alexander Herzen, attirés par le pays de la Révolution. Mais après l’assassinat du tsar Alexandre II, en 1881, et les pogromes qui s’ensuivirent, un véritable flux de Juifs d’Europe orientale et centrale va partir vers la France. Ils partent face à un antisémitisme virulent mais aussi législatif qui rend les conditions de vie de plus en plus difficile pour les Juifs de l’empire tsariste. Ceux qui partent avant 1917 viennent pour la plupart des provinces russes ; après la Première Guerre mondiale, ils partent essentiellement des provinces polonaises (désormais indépendantes). Entre 1881 et 1925 environ 3 millions et demi de Juifs quittent l’Europe orientale et centrale : 2 650 000 se dirigent vers les Etats-Unis, 210 000 s’arrêtent en Angleterre, 150 000 vont vers l’Argentine et environ 100 000 s’installent en France. En 1939, on compte quelque 130 000 Juifs originaires d’Europe orientale dans la seule ville de Paris (y compris 28 500 naturalisés).

"Lebn vi Got in Frankraykh ?" ("Vivre comme Dieu en France ?")

Ce dicton yiddish (mais aussi allemand) résume l’attrait exercé par la France, mais la vie s’avère difficile pour les travailleurs immigrés juifs de la Belle Epoque à l’Entre-deux-guerres. La France est une destination de transit aussi bien que de choix. Pour des révolutionnaires russes comme pour des tailleurs, des boulangers, voire des artistes juifs, la France pouvait représenter un pays d’opportunité politique, économique ou culturelle différente des sirènes du nouveau monde. Reconnaissant, environ 8 500 Juifs étrangers se portent volontaires au moment de la Première Guerre mondiale (bien que certains aient fuit le régime tsariste justement pour éviter le service militaire). 3 400 sont enrôlés sous le drapeau français, dont bon nombre ne reviendront pas du champ de bataille.

Les volontaires juifs à Paris. 1914 © Maurice Branger / Roger-Viollet

Les volontaires juifs à Paris. 1914 © Maurice Branger / Roger-Viollet

Les Juifs s’installent dans les grandes villes (Strasbourg, Metz, Nancy), et surtout à Paris, où dès avant la Grande Guerre, le quartier du "Pletzl" (autour de la rue des Rosiers), autrefois habité par les Juifs venus d’Alsace, devient un centre important de travail, d’habitat, de commerce et de sociabilité. Les nouveaux venus travaillent dur pour des salaires de misère dans divers secteurs de la petite industrie et surtout dans la confection, la casquette (une spécialité juive russe), la fourrure, les cuirs et peaux. D’aucuns, près de la rue du faubourg St. Antoine, travaillent le bois. Dans l’Entre-deux-guerres, les quartiers juifs de Belleville et autour de la place de la République se développent, tout en partageant l’espace avec des habitants français également de condition modeste.

Cafés, oratoires et sections syndicales

Un groupe d'hommes et de femmes pose devant le restaurant Lanzman situé rue Sainte Croix de la Bretonnerie à Paris, 4ème arrondissement. France, 1930 © Mémorial de la Shoah /C.D.J.C./ M.J.P./ Camille Leschgold

Un groupe d'hommes et de femmes pose devant le restaurant Lanzman situé rue Sainte Croix de la Bretonnerie à Paris, 4ème arrondissement. France, 1930 © Mémorial de la Shoah /C.D.J.C./ M.J.P./ Camille Leschgold

Les immigrés juifs, comme d’autres, s’organisent pour assurer leur vie matérielle et spirituelle. Restaurants, cafés, boucheries, et boulangeries cashers deviennent autant de lieux où l’on entend le yiddish et où l’on mange des spécialités d’Europe centrale. Petits oratoires informels, synagogues enfin (notamment celle de la rue Pavée, dessinée par Hector Guimard et construite en 1913), et sociétés de secours mutuel (pour organiser les fêtes ainsi que les funérailles), sont créés dès le début du siècle et fleurissent dans les années 1920. Environ 200 landsmanshaftn (amicales regroupées selon les villes ou villages d’origine) existent à Paris dans l’Entre-deux-guerres, et 127 journaux ou revues en Yiddish sont créés à la même époque. Déjà avant la Première Guerre, vingt sociétés d’immigrés juifs s’étaient jointes pour créer la Fédération des sociétés juives de Paris en 1913. Son successeur, la Fédération des sociétés juives de France, créé en 1926, regroupe quelques 190 organisations membres.

Deux hommes dans le Marais à Paris en avril 1933, devant une affiche pour un meeting de solidarité avec les juifs persécutés d'Allemagne. © Coll. Part./L. Karaïmsky, Cité nationale de l'histoire de l'immigration

Deux hommes dans le Marais à Paris en avril 1933, devant une affiche pour un meeting de solidarité avec les juifs persécutés d'Allemagne. © Coll. Part./L. Karaïmsky, Cité nationale de l'histoire de l'immigration

Or, les conditions de travail et de vie poussent certains vers le syndicalisme voire vers un militantisme politique. Bundistes (Juifs socialistes), sionistes, communistes, voire athées se disputent la "Yidishe gas" (le quartier juif) dans la première moitié du siècle. Une intersyndicale des ouvriers juifs est créé dès 1910 au sein de la CGT et est renouvelée en 1923. La différentiation interne de la "communauté" juive, comme d’autres "communautés" est à la fois signe de son hétérogénéité et de sa vivacité.

En même temps, les Juifs d’Europe orientale et centrale ne restent pas seulement entre eux. Certains deviennent activistes au sein du mouvement ouvrier français à l’instar de Charles Rappoport, qui, socialiste actif avant la Première Guerre mondiale, aide à la création du Parti communiste français en 1921 avant de rompre avec ce dernier en 1938.

Ossip Zadkine dans son atelier de la rue d'Assas à Paris : il travaille sur un buste du poète russe Alexandre Pouchkine. 1965 © akg-images / Daniel Frasnay

Ossip Zadkine dans son atelier de la rue d'Assas à Paris : il travaille sur un buste du poète russe Alexandre Pouchkine. 1965 © akg-images / Daniel Frasnay

Last but not least, d’autres Juifs russes vont se faire un nom, collectif, dans le domaine des arts. Marc Chagall, Ossip Zadkine et Chaim Soutine ont participé au renommé de "l’Ecole de Paris", qui, de Montmartre à Montparnasse, est devenu le nom collectif des artistes d’avant-garde de l’époque, dont un grand nombre furent étrangers (Picasso, Modigliani, Man Ray).

Les années noires

La montée de la xénophobie et de l’antisémitisme dans les années 1930 crée deux mouvements contradictoires. D’abord l’arrivée après 1933 des Juifs allemands (rejoignant d’autres immigrés juifs de l’Entre-deux-guerres, notamment de l’ex-Empire ottoman), témoigne de l’antisémitisme sévissant ailleurs. Mais en même temps, la France n’est pas indemne. Après deux décennies d’une fière accalmie, suite à la réhabilitation d’Alfred Dreyfus, en 1932, la nouvelle loi pour la protection du travail national affecte les immigrés juifs comme les Italiens ou les Polonais (qui sont renvoyés chez eux). Par la suite, artisans, colporteurs et médecins étrangers sont affectés par les quotas avant que le gouvernement de Vichy n’exclue les Juifs des professions et des lieux publics, puis les déporte. Malgré des faits de résistance contre l’occupant, allant du sabotage aux bombes, quelque 76 000 personnes, un quart de la population juive (Français et étrangers) sont déportés. Juifs français et Juifs étrangers subiront le même sort, mais le bilan est très lourd pour les Juifs étrangers : 10% des Juifs français et 40% des Juifs étrangers habitant en France à l’époque disparaissent ainsi.

L’après-guerre

Les rares survivants des camps d’extermination (environ 5 000) et certains de ceux qui ont pu se cacher ou s’exiler pendant la guerre vont pour beaucoup émigrer ailleurs (vers Israël, les Etats-Unis, l’Australie), mais la communauté juive en France renaît malgré tout. En 1968, il y avait encore 10 périodiques en yiddish à Paris. Mais le dernier, Unzer vort, fermera en 1996, tandis que le Pletzl devient un lieu de mémoire où les "délicatesses" de l’Europe de l’Est côtoient désormais les spécialités des Juifs d’Afrique du Nord. Les commerces de la rue des Rosiers auraient témoigné du renouveau des populations juives de France depuis la décolonisation avant d’abriter désormais les boutiques de prêt-à-porter haut de gamme.

 

Dossier réalisée par Nancy Green, directrice d'études à l'EHESS