Doan Bui, Le silence de mon père. Entretien avec la lauréate 2016 du Prix littéraire de la Porte Dorée

par Mustapha Harzoune

Doan Bui, Le silence de mon père. Entretien avec la lauréate 2016 du Prix littéraire de la Porte Dorée

Doan Bui vient de recevoir le Prix littéraire de la Porte Dorée pour son livre Le silence de mon père. Elle y emprunte le chemin tortueux et brumeux qui conduit à cet "inconnu" dont elle a hérité les traits, la myopie et l’asthme : son père.

Tout commence par une aphasie qui le prive à jamais de toute parole : "je n’entendrai plus jamais la voix de mon père" écrit l’auteure. On pourrait dire, si l’on osait, que cela ne la changera pas, tant ce père parlait déjà peu, tant le silence chez les Bui était érigé en règle jusqu’à contaminer les plus jeunes : "le silence est comme l’asthme chez nous. Ça se transmet de père en fille". En journaliste spécialiste de l’immigration, Doan Bui a multiplié les portraits d’immigrés et de réfugiés, comme si elle recherchait "auprès de tous ces inconnus, la voix d’un seul exilé. Mon père".
Avec cette aphasie rédhibitoire, cet énième et dernier exil paternel, le temps est venu de poser des questions, de remonter le fil de l’histoire familiale, de braver l’interdit qui exige l’effacement du "je" ("un truc de Français") derrière le nous du groupe et de la famille. Doan Bui va enfreindre les tabous du silence et de l’individualité, mais aussi "remuer le passé" au risque d’agiter "de vieilles cendres qui pourraient provoquer un incendie".

Portrait Doan Bui

Doan Bui, par Sandrine Roudeix pour L'Iconoclaste

Doan Bui ne verse pas dans le nombrilisme familial ou des non rapports entre une fifille et son papa. Ici l’intime dit aussi l’histoire, celle du Vietnam et de l’exil vietnamien, dévoile l’angle mort des cocoricos sur l’intégration à la française. Un autre silence qui plombe un vivre ensemble rabaissé à une déclaration d’allégeance. En se gargarisant de la réussite de "ses" "bons immigrés", la société refoule les sacrifices, les frustrations, la désintégration des corps et des âmes. Ceux de ce père venu avec sa famille se perdre au Mans. Malgré son statut de médecin, lui et les siens restaient "les immigrés dans cette coterie de notables". "Nous avons été de "bons immigrés", faisant même semblant d’être français. "Pour nous intégrer, nous nous sommes désintégrés" au prix de confusions, de pertes de repères, de transmission malmenée. "L’exil brise les pères" écrit Doan Bui, à coups de culpabilité pour ceux restés au pays et par un sentiment de "trahison" à voir ses enfants "déjà passés de l’autre côté".

Quant à l’auteure, qui voulait "tant être française" - au point d’être aveugle aux siens –, elle ne se départira pas d’un sentiment d’imposture, le sentiment de n’être jamais à sa place. Le jour où, pour un acte de naissance, elle doit prouver sa qualité de française, elle se sent rejetée, "tout à coup je n’étais plus dans le bon camp" : suspecte, il lui faut produire le certificat de naturalisation du père. Ses recherches la conduisent à dénicher de vieux documents et photos, des rapports de police aussi. Elle découvre des secrets que des couches épaisses de silence, accumulées depuis deux générations, ne sont pas parvenus à cacher. Mais "il n’y a aucune honte à avoir. Rien à cacher. Personne ne perdra la face". "La mer avalera tout" écrit-elle à sa mère, "mon idole".

Entretien avec Doan Bui

 

- Quelle est votre réaction à l’annonce d’être la lauréate 2016 du prix littéraire de la Porte Dorée, prix du Musée national de l’histoire de l’immigration ?

(1min26)

- Comment est né ce livre qui raconte l’histoire de votre père et de votre famille, l’histoire en fait d’une famille française avec ses silences et ses secrets ?

(1min48)

- Le Prix littéraire de la Porte Dorée couronne donc un livre qui appartient à un genre littéraire particulier, celui des littératures de l’exil, des littératures issues des différentes migrations, littératures-monde ou littératures des imaginaires métisses, on ne sait plus... N’y a t-il pas une ambiguïté entre le souci de mettre en avant ces ouvrages et leurs auteurs mais, ce faisant, de prendre le risque de les étiqueter, de les catégoriser, de les particulariser jusqu’à les exclure du commun, de la grande famille ?

(2min10)

- Votre livre est un livre sur les silences. Ceux du père, d’abord, qui en a poussé la culture jusqu’au secret, voire au déni. Silence aussi sur ce que cache le mot "exil" en honte, culpabilité, nostalgie, sentiment de trahison, en efforts, en douleurs, en blessures, etc. Mais il y est aussi question d’autres silences : ceux de l’intégration à la sauce républicaine qui ne dit rien des douleurs et des efforts de "ses" "bons immigrés", entendre celles et ceux qui s’intègrent, et qui, dans ce que vous appelez le "jeu des illusions", continuent d’être renvoyés à leur condition d’immigré. Des hommes et des femmes qui resteraient, à l’image de votre père, et malgré les efforts consentis, toujours du mauvais côté, "entièrement à part"...

(2min59)

- L’exil ne se limite pas à quitter un pays. L’exil prend dans votre livre plusieurs visages, celui de l’enfance, celui de la désintégration ou de l’exil à soi-même, celui du drame avec la disparition d’un enfant, celui de la maladie, de la solitude, etc. L’exil est un thème universel qui ne peut se limiter aux seuls immigrés ?

(1min20)

- Votre livre montre la part sombre de l’exil, le poids de la nostalgie et des souffrances souterraines. Pourtant l’exil, au moins en littérature, c’est aussi "se découvrir autre devant une autre réalité" (Mohamed Dib), une émancipation voir l’expérience de la liberté. D’ailleurs, lorsque vous rencontrez un ami de votre père qui évoque le temps lointain des études universitaires, il vous dit à propos de votre père : "tu me parles d’exil et de nostalgie, et moi, je n’ai que des souvenirs lumineux en tête". Comme si cet homme ressemblait aussi à Simona, la jeune réfugiée albanaise du roman de Paola Pigani (qui fait aussi partie de la sélection 2016 du Prix littéraire de la Porte Dorée - en savoir plus), Simona qui se trouve et qui veut se trouver "jolie quand elle se regarde dans le miroir de la France". Et c’est peut-être aussi le sens de cette réprimande maternelle qui vous morigène : "on ne mélange jamais les photos des morts avec celles des vivants"... comme si, en matière d’exil ou d’existence, il fallait marcher sur ses deux jambes, entre le passé et le futur, entre nostalgie et enthousiasme, entre la mort et la vie mais toujours bien distinguer l’une de l’autre ?

(3min40)

- Votre livre n’est pas une fiction et pourtant vous êtes parvenue à livrer un récit qui s’apparente par bien des aspects à une écriture et une construction romanesques. Vous arrivez notamment à faire de votre père, de votre mère, de la narratrice - vous-même donc - de véritables personnages, sources à la fois de distance et d’empathie. Vous en restituez la complexité, les contradictions, la part secrète, le travail des interrogations et confits intérieurs, comment les autres et les événements peuvent aussi imprimer leur marque sur les trajectoires... Sans évoquer ici la dimension enquête - quasi policière - comment avez vous conçu la construction de votre livre ?

(5min23)

- Quelle place joue la langue, le langage, dans la restitution de cette histoire ?

(1min16)

- Le silence de mon père est un récit pudique et délicat mais aussi sincère, honnête, c’est du moins ainsi qu’on le lit. Et incroyablement courageux. Avez-vous hésité à le publier ?

(3min57)

- Votre livre appartient peut-être à un genre défini par Laura Reeck comme une autofiction "extravertie" (en savoir plus). Votre "je" n’est pas un "je" nombriliste et autosatisfait de s’exposer mais un "je" relié au monde, à l’écoute de ce monde et qui en restitue une part. D’ailleurs, lors des délibérations du jury, une lycéenne en particulier a dit combien votre livre comptait pour elle, combien elle se reconnaissait dans le personnage de la narratrice et combien elle pouvait, elle aussi, si ce n’est souffrir, à tout le moins ressentir les dégâts que pouvait causer le silence, à commencer par celui des parents. De ce point de vue, Le Silence de mon père est un livre important pour évoquer les questions de la transmission entre générations, pour aborder et contribuer à résoudre la "schizophrénie" (Daryush Shayegan - en savoir plus) possible des identités plurielles et syncrétiques ou encore pour comprendre ce "jeu d’illusions" de l’intégration à la française qui se paye en désintégration personnelle ou en sentiment d’imposture. Avec ce Silence de mon père, vous allez sans doute permettre à bien des lecteurs, quels que soient les générations, les appartenances et les parcours, de se retrouver dans vos mots et dans votre histoire, de retrouver une part d’eux-mêmes et une part du devenir collectif...

(4min01)

Texte et entretien : Mustapha Harzoune