Les exilés chiliens en France : approche sociologique

A compter du 11 septembre 1973, la France accueille environ 15000 ressortissants chiliens vis à vis desquels elle fait preuve d’un ressort extraordinaire. L’engouement de la génération post soixante huit pour l’expérience de l’Unité populaire et les mythes révolutionnaires, la recomposition d’une gauche française lancée à la conquête du pouvoir ou encore la forte médiatisation des événements au Chili sont autant de facteurs qui vont déterminer les politiques mises en place pour recevoir cette population. En outre, cette diaspora présente des particularismes qui permettent de la différencier de la plupart des autres migrations politiques.

 

Affiche du Parti communiste français pour le Chili, avec, à gauche, le portrait du président de la République chilien Salvador Allende Gossens (1908-1973), 1973. © Roger-Viollet

Affiche du Parti communiste français pour le Chili, avec, à gauche, le portrait du président de la République chilien Salvador Allende (1908-1973), 1973 © Roger-Viollet 

 

Statuts, profils, implantation et stratégies familiales

 

Certificat délivré par l'OFPRA à M. Victor-Hugo Iturra Andaur, réfigué chilien © Collection particulière Victor-Hugo Iturra Andaur, Atelier du bruit

Certificat délivré par l'OFPRA à M. Victor-Hugo Iturra Andaur, réfigué chilien © Collection particulière Victor-Hugo Iturra Andaur, Atelier du bruit

Au regard de l’administration française, les exilés chiliens ont opté pour trois statuts particuliers : réfugié, travailleur immigré ou étudiant. Pourquoi n'ont-ils pas tous le statut de réfugiés, même s’ils pouvaient l’obtenir facilement ? La raison principale tient au fait que d'aucuns préfèrent conserver leur nationalité, surtout s’ils ont réussi à conserver leurs papiers chiliens d’identité.

 

Sur la durée de l’exil et selon les périodes, considérons que les profils ont évolué. A leur arrivée en France, les exilés constituent une population âgée de 20 à 50 ans engagée politiquement car sympathisants de l’Unité populaire. Ce caractère dominant dure tout au long de l’exil. La diaspora chilienne est en grande partie composée de cadres moyens, de cadres politiques et/ou syndicaux, alors que la proportion d’ouvriers et de paysans reste faible. Contrairement à de nombreux migrants, les Chiliens présentent une proportion presque équivalente d’hommes et de femmes, ce qui signifie dans ce cas, que l'exil a été familial. Son implantation est urbaine. Une autre particularité de cette diaspora est sa faible mobilité spatiale. On peut lier celle-ci à une bonne intégration locale et une relative satisfaction des conditions de vie offertes.

De nombreuses familles connaissent une période de crise du fait de la conjonction de plusieurs éléments tels une fragilité préexistante des couples, une insertion professionnelle délicate, la disparition de l'effervescence politique, l’évolution des mentalités au contact de nouveaux courants de pensée et des mouvements féministes, l’existence en France de structures sociales responsabilisant les femmes et l’accès de celles-ci au statut de chef de famille (crèches, équipements collectifs, allocations). De plus, les prodromes de l’exil sont vécus par la seconde génération d’une manière intense et ils affrontent les difficultés d’installation sans que leur soit délivrée par les parents une explication cohérente. A ceci s'ajoute le fait qu'ils soient plongés dans un système scolaire étranger qu’ils découvrent démunis car leurs parents ont à résoudre des problèmes matériels et psychologiques. Avec le temps, ces jeunes connaissent un processus de transculturation.

Accueil, solidarité, difficultés d'installation puis intégration

 

Suite au coup d’état militaire du général Pinochet, le 11 septembre 1973, l’armée fait des arrestations en masse. Octobre 1973 Santiago au Chili © Eyedea/Keystone France

Suite au coup d’état militaire du général Pinochet, le 11 septembre 1973, l’armée fait des arrestations en masse. Octobre 1973 Santiago au Chili © Eyedea/Keystone France

L’échec de l’Unité populaire a une résonance exceptionnelle. L’ensemble de l’opinion publique française est choqué par la violence du golpe. Les militants et sympathisants de gauche se mobilisent dès le 12 septembre 1973, à l’appel des formations politiques et syndicales associées au sein du « Comité des 18 », tandis que s’organisent partout des groupes de solidarité. En novembre 1973, un Comité de coordination pour l’accueil des réfugiés est créé regroupant d’une part des organismes publics et d’autre part des associations. De son côté, dès le 28 septembre 1973, le gouvernement français donne son accord pour l’accueil des réfugiés du Chili.

 

Un plan d’urgence est mis en place pour la prise en charge dans les centres d’hébergement, l’aide médicale gratuite et l’apprentissage du français. Dans les centres d’hébergement, les exilés reçoivent un soutien administratif pour régulariser leur situation à l’égard de l’OFPRA. Des universités proposent des enseignements spécialisés et le ministère du travail attribue des heures de cours d’initiation à une formation professionnelle.
Dans ce contexte douloureux, le premier contact avec la France se produit par l’intermédiaire des institutions que les exilés ont eu tendance à assimiler à l’appareil répressif chilien. Les premières années sont les plus sensibles et ils en conservent des souvenirs plutôt négatifs. Ils doivent modifier certains comportements en inscrivant leur temporalité dans l’agenda social du pays d’accueil. En sus de cela, se rajoutent des pathologies inhérentes aux situations de violence vécues, étant donné qu’une partie des exilés a été victime de la répression. Les Chiliens voient donc leurs possibilités d’intégration nettement diminuées.

 

Eloïse, éducatrice spécialisée à Paris, tiré de la série Hijos des exilio/ Fils de l'exil de Eric Facon © Eric Facon, Musée nationale de l'histoire et des cultures de l'immigration

Eloïse, éducatrice spécialisée à Paris, tiré de la série Hijos des exilio/ Fils de l'exil de Eric Facon © Eric Facon / le bar Floréal, Musée nationale de l'histoire et des cultures de l'immigration

En effet, le trauma du départ les pousse à survivre avec leurs sentiments et leurs intérêts reliés au pays d’origine. Leur temps se structure selon une atemporalité quotidienne et cette attitude de "passager en transit" "avec les valises sous le lit" limite les opportunités de formation et d’apprentissage. A fur et à mesure, les exilés commencent à s’intégrer et ils entament un processus de transculturation. Globalement, ils atteignent une certaine stabilité. La seconde génération commence aussi à peser sur la perception de l’exil : les enfants devenus adolescents ont terminé le cycle secondaire et veulent poursuivre des études supérieures en France.

 

 

Malgré l’ensemble de ces dispositifs d’accueil et du fait des difficultés d'installation, la question sensible reste l’emploi, car la législation ne permet pas à un étranger qui a signé un contrat de travailler immédiatement. Au niveau de l’insertion professionnelle, ils n’ont pas connu les mêmes problèmes que les immigrés traditionnels, ils n’en ont pas pour autant réussi à échapper à une forte déqualification. Ils ont modifié leurs trajectoires professionnelles avec la pérennisation de l’exil. Ceux qui s’étaient jusque-là contentés de professions "d’appoint", se lancent dans des formations ayant un lien avec leurs compétences passées. Parallèlement à ce parcours d’insertion, les Chiliens ont dû, également, résoudre rapidement le problème du logement.

Les exilés chiliens, quelque soit le statut choisi, ont été accueillis dans des conditions très favorables, bénéficiant d'une solidarité exceptionnelle. Ces individus, par leurs spécificités historique et culturelle, ont marqué l'imaginaire de l'histoire de l'immigration en France. Ils ont dû reconstruire leurs liens sociaux, s’adapter à une nouvelle forme de socialisation et se résigner à une déqualification professionnelle. Prises dans cette tourmente de l'Histoire, les Chiliennes ont mis à profit, le cas échéant, leur venue en France pour s'ouvrir à des concepts jusque là ignorés. La durée prolongée de l'exil a poussé ces migrants à s'intégrer dans la société française. De même, les enfants, traumatisés par les implications familiales de l'exil plus que par leur position de migrant, ont fait preuve d’abnégation pour adopter la culture et des modes de communication hexagonaux par un savant syncrétisme.

Nicolas Prognon, enseignant, chercheur et membre associé du GRHI-UTM