L’appel aux travailleurs étrangers, coloniaux et chinois pendant la Grande Guerre

Dès l’été 1914, la pénurie de main-d'œuvre masculine nationale s’impose aux autorités françaises comme un des problèmes les plus aigus. La féminisation du marché du travail et le nombre relativement faible des prisonniers de guerre s’avèrent insuffisants, si bien que le recours aux travailleurs étrangers, coloniaux et chinois apparaît une solution nécessaire. Si les flux de travailleurs libres ne sont pas négligeables, en réalité la très grande majorité des étrangers et des coloniaux sont recrutés par l’État français. Officiellement, plus de 225 000 coloniaux et chinois (soit plus de 7% de la main-d'œuvre militarisée et 16% de la main-d'œuvre civile dans les usines d’armement pour toute la durée du conflit) et au moins autant d’étrangers ont travaillé sur le sol métropolitain pendant la guerre.

Guerre 1914-1918. Groupe de travailleurs chinois, octobre 1916 © Piston / Excelsior – L'Equipe / Roger-Viollet

Guerre 1914-1918. Groupe de travailleurs chinois, octobre 1916 © Piston / Excelsior – L'Equipe / Roger-Viollet

Chiffres et répartition

Dans le premier cas, il s’agissait d’Algériens (près de 80 000), de Marocains (35 000), de Tunisiens (18 500), mais aussi d’Indochinois (49 000), de Chinois (37 000), auxquels s’ajoutent des groupes moins nombreux, comme les Malgaches (5 500).

Ouvriers Tonkinois encadrés par des soldats français le 26 mai 1917

Ouvriers Tonkinois encadrés par des soldats français le 26 mai 1917 © Bibliothèque de documentation internationale contemporaine-MHC

Ces chiffres sont probablement sous-estimés : en effet, une bonne partie des contingents sénégalais et indochinois fut considérée comme impropres au combat et classé "bataillons d’étapes", constituant ainsi une sorte d’armée de manœuvres, d’infirmiers et de brancardiers. Ainsi, il faudrait doubler par exemple le nombre des Indochinois… Les étrangers, quant à eux, viennent pour l’essentiel des pays limitrophes (Espagne, Portugal, Italie) mais on dénombre aussi plus de 20 000 Grecs.

Ces chiffres ne tiennent compte ni des travailleurs qui se déplacent librement et/ou qui ne sont pas déclarés, ni des dizaines de milliers de réfugiés belges (nombre estimé à 325 000 au moment de l’armistice).

Étrangers d’une part, coloniaux et Chinois d’autre part, se répartissent sur l’ensemble du territoire en groupes plus ou moins importants, de quelques dizaines à plusieurs milliers. Les premiers se trouvent dans les campagnes (plus de 100 000 Espagnols travaillent dans l’agriculture pendant la guerre), mais aussi dans l’industrie, notamment dans les usines de guerre. Les seconds sont majoritairement employés dans les établissements publics ou privés fabricant du matériel et des munitions, dans les ateliers de l’intendance, dans les transports, dans les mines, et surtout dans les travaux de terrassements à l’arrière et au front. Dans les deux cas, il s’agit d’une main-d'œuvre peu ou pas qualifiée.

Contrôler et gérer la main d’œuvre

Le recrutement - et dans certains cas la réquisition -, l’acheminement et surtout la présence en France de tous ces hommes d’origine extrêmement variée ne vont pas sans poser un certain nombre de problèmes, et d’abord d’organisation.

Guerre 1914-1918. "Les travailleurs coloniaux et étrangers dans nos manufactures de guerre", région de Lyon, mi-septembre 1916. Sénégalais chargeant les obus. Photographie parue dans le journal Excelsior du dimanche 17 septembre 1916. © Piston / Excelsior

Guerre 1914-1918. "Les travailleurs coloniaux et étrangers dans nos manufactures de guerre", région de Lyon, mi-septembre 1916. Sénégalais chargeant les obus. Photographie parue dans le journal Excelsior du dimanche 17 septembre 1916. © Piston / Excelsior – L'Equipe / Roger-Viollet

Au nom aussi de la lutte contre l’"indésirabilité" politique et la "concurrence au travail national", le gouvernement se dote d’une organisation nouvelle. Une Commission Interministérielle de la Main-d’Œuvre (CIMO), est mise sur pied en septembre 1915, qui définit peu à peu les principes généraux de la gestion de la main-d'œuvre, les conditions d’embauche ou encore la forme des contrats de travail. En outre, trois organes sont créés entre 1915 et 1917, sous la tutelle des trois ministères de l’Agriculture, de la Guerre et du Travail, ce dernier s’imposant progressivement dans la direction de la politique d’immigration.

Le Service de la main-d'œuvre coloniale et chinoise (SOTC), qui dépend d’abord du ministère de l’Armement, est rattaché au début 1916 à la Direction des Troupes Coloniales du ministère de la Guerre. Organe militarisé, il comprend plusieurs sections correspondant chacune à une "race" de travailleurs. Il dispose de commandements régionaux qui gèrent les "groupements de travailleurs". Le second organe est le Service de la main-d'œuvre étrangère (SMOE) qui dépend dans un premier temps du Sous-Secrétariat d'État de l'Artillerie et de l'Armement mais passe en janvier 1918 sous la tutelle du ministère du Travail. Composé d’une quinzaine de personnes, il s'occupe exclusivement de la "main-d'œuvre blanche" ; les Européens ont un statut civil et des contrats négociés par leurs gouvernements avec le gouvernement français.

Tonkinois travaillant à la cueillette dans les jardins de Trianon, Versailles © Albert Harkingue / Roger Viollet

Tonkinois travaillant à la cueillette dans les jardins de Trianon, Versailles © Albert Harkingue / Roger Viollet

Enfin, est constitué le Service de la main-d'œuvre agricole (SMOA). Ces différents services gèrent la main-d'œuvre, la placent, la contrôlent, s’assurent du respect des normes (contrats de travail, hygiène, conditions de vie, ordre public…). Leur organisation consacre une double distinction. Une distinction professionnelle et économique d’abord, puisque l’agriculture et l’industrie relèvent de deux ministères différents. Une distinction raciale d’autre part, puisque les Européens de "race blanche" et les "exotiques" sont traités séparément ; concernant ces derniers, les industriels ou particuliers peuvent même préciser la "race" désirée.

La mise en place d’une politique racialiste

Dans le contexte spécifique de la guerre, les circulations migratoires sont évidemment surveillées, voire restreintes. Néanmoins, étrangers et coloniaux ne reçoivent pas le même traitement. S’ils sont en principe contrôlés à leur arrivée en France, notamment dans les postes frontières (Cerbère, Perpignan, Bayonne, Modane…), des centres d’hébergement ou des dépôts, s’ils sont assujettis à la possession d’une carte d’identité spécifique à partir d’avril 1917, les premiers sont relativement libres. Coloniaux et Chinois, en revanche, sont militarisés, surveillés de manière beaucoup plus rigoureuse (contrôle postal, obsession réglementaire et disciplinaire…).

Guerre 1914-1918. Cantonnement des Chinois employés à la poudrerie de Saint-Fons (Rhône) © Roger-Viollet

Guerre 1914-1918. Cantonnement des Chinois employés à la poudrerie de Saint-Fons (Rhône) © Roger-Viollet

Ils sont l’objet d’un grand renfermement comme l’atteste l’obligation qui leur est faite de loger dans des dépôts et dans des camps le plus souvent situés à la périphérie des villes, composés de baraques Adrian où les conditions de vie sont très précaires, voire vraiment difficiles. Coloniaux et exotiques sont par ailleurs saisis au moyen du racialisme dominant de l’époque. De très nombreuses instructions officielles rappellent ainsi qu’ils doivent être groupés en fonction de leur origine tant sur les lieux de travail que dans les cantonnements. Il faut par exemple séparer Chinois et Indochinois, Kabyles et Arabes, Marocains et Algériens… La "politique des races" est en quelque sorte acclimatée sur le territoire métropolitain, où sont transférés des catégories et des modes d’appréhension propres à la situation coloniale. Mais au-delà des "antipathies de race", il y a aussi des raisons économiques puisque les autorités publiques estiment que grouper les coloniaux par "race" permet d’obtenir un rendement au travail meilleur. Enfin, il y a probablement aussi des raisons plus politiques, et notamment la crainte que des contacts entre les travailleurs coloniaux puisse subvertir d’une manière ou d’une autre la domination coloniale.

Réguler les relations avec les populations françaises

Ce sont ces arguments qui poussent les autorités militaires en charge des coloniaux et des Chinois à tenter de réguler les relations entre ces travailleurs et les populations françaises. Au nom des spécificités – religieuses, culturelles, alimentaires – propres à chaque "race", elles tentent d’imposer un repli de chaque "communauté" sur elle-même ; ainsi sont créés des cafés maures, proposées des activités culturelles ou éducatives (cours de français), respectées les fêtes propres à chaque groupe (Nouvel An Chinois, Fête du Têt…). Mais l’idée est surtout de minimiser les contacts entre ces "exotiques", comme on les appelle parfois, et les populations françaises avec lesquels les incidents parfois très violents se multiplient, notamment à partir de 1917.

Guerre 1914-1918. Femmes et Chinois travaillant dans une usine d'armements française. © Collection Roger-Viollet / Roger-Viollet

Guerre 1914-1918. Femmes et Chinois travaillant dans une usine d'armements française. © Collection Roger-Viollet / Roger-Viollet

Mais ce qui inquiète aussi plus particulièrement les autorités françaises, ce sont les rapports entre les coloniaux et les femmes françaises. Dès 1916-11917, l’encadrement déplore par exemple les unions avec les Indochinois ; en 1918, le général Aube à la tête de la Direction des Travailleurs Coloniaux, insiste très officiellement sur les "inconvénients que peuvent présenter les unions entre françaises et ouvriers Nord-Africains", la "condition des enfants" étant l’une des préoccupations majeures.

Ces unions entre Françaises et coloniaux sont fortement déconseillées en raison d’abord du tabou que constituent les relations sexuelles entre des femmes blanches et des hommes de couleur perçus comme des êtres inférieurs, mais aussi à cause des problèmes juridiques qui en découlent : une Française qui épouse un étranger ou un ouvrier colonial perd alors sa nationalité et se pose en outre le problème du statut des enfants issus de ces unions (quel statut leur donner ? quelle solution juridique pour ce type de métissage ?). L’union entre une Française et un colonial représente enfin une puissante subversion symbolique de la domination coloniale.


Le bilan du séjour en France de ces travailleurs étrangers et coloniaux est en partie connu, mais reste encore à approfondir. L’épisode a montré les capacités d’adaptation et d’innovation de l’État français, il a permis à la fois la mise en place d’une véritable structure administrative consacrée à l’immigration et, une première rencontre de dizaines de milliers d’hommes venus de tout l’empire colonial avec les populations de la métropole et donc a fait jouer de manière nouvelle la domination coloniale. Les réticences de la société française face aux travailleurs coloniaux sont apparues avec force, renforcées par le racialisme ambiant qui justifie désormais une distinction entre les étrangers "de race blanche" désirables dont l’immigration est souhaitée pour l’après-guerre, et les coloniaux et les Chinois définis comme des "hommes de couleur" et donc définis comme indésirables.

Laurent Dornel, maître de Conférences en histoire contemporaine à l'université de Pau (laboratoire ITEM EA 3002, IRSAM)