A 5 heures de Paris

Film israélien de Léon Prudovsky

A 5 heures de Paris

Une gentille comédie israélienne qui, contre toute attente, fait grand bruit, sans doute dépassée par les événements. En temps plus ordinaire (mais y en a-t-il dans cette poudrière du Proche-Orient ?) elle aurait tout juste démontré la capacité du cinéma israélien à diversifier ses sujets, des plus graves aux plus légers, à investir tous les terrains idéologiques, de la contestation radicale à une sorte d’acceptation du politiquement correct*.

Elle se présente en effet sous les dehors engageants d’une histoire d’amour empreinte de fantaisie et de légèreté sur fond de tube des années 70 (Salvatore Adamo, Alain Barrière, Joe Dassin). Comme un karaoké sur grand écran. Comme le souvenir d’une bande-son de Lelouch après passage, conservation et rebondissement derrière le rideau de fer.
Comme on l’imagine, rien ne prédisposait un film plutôt anodin à être au centre d’une polémique et à déchaîner le courroux et la vindicte.
Les hasards du calendrier firent que la sortie française, important débouché pour le cinéma israélien, tombait avec l’attaque par les forces héliportées de Tsahal de la flottille d’humanitaire tentant de forcer le blocus de Gaza (juin 2010). A titre de représailles et pour preuve de solidarité avec les Palestiniens, le réseau de distribution Utopia, surtout présent dans le midi de la France, proposa d’imposer le boycott du film. Réplique à côté de la plaque à moins de se prêter à tous les amalgames et à décréter que tout ce qui provient d’Israël doit être ostracisé. Pour certains cela se discute peut-être, mais les représailles cinématographiques firent long feu. Le film a pu sortir avec un complément publicitaire imprévu. Les projections ont lieu normalement. Le cinéma n’a servi ni de bouc émissaire, ni de cheval de Troie. On peut désormais parler du film sans hausser le ton, sans forcer la note.
Dans le quartier de Bat Yam, banlieue populaire de Tel- Aviv, Ygal, chauffeur de taxi, natif d’Israël (Dror Keren) rencontre Lina (Elena Yaralova) professeur de piano immigrée de Russie. Il a la cinquantaine un peu dégarnie (et une vague ressemblance avec le chanteur comédien Guy Marchand). Il vit en sédentaire et en célibataire invétéré même s’il doit se rendre à Paris pour la bar mitsva de son fils, malgré sa phobie des transports aériens. Elle donne toujours l’impression d’être en transit, dans l’attente d’un projet de vie qui effacerait son masque de désenchantement précoce. Son mariage avec Grisha (Vladimir Freedman), un compatriote un peu rustre n’est qu’un pis-aller et c’est sans conviction qu’elle le suivra à Toronto.
Entre eux ce ne sera pas un coup de foudre, mais comme le dit l’auteur « un amour de la 2eme chance » avec l’évidence « d’un amour de la dernière chance ».
On peut imaginer un scénario plus subversif, moins porté sur la romance, une critique plus acerbe de la société israélienne, mais la complexité culturelle, la mobilité, voire l’instabilité des populations disparates et « diasporiques » sont aussi révélateurs d’un pays en crise, de couches sociales touchées et angoissées par les changements et les incertitudes.
N’importe quel pays a droit à un cinéma de la banalité, au tragi-comique intimiste ou vagabond, tout comme le public a le droit de s’évader des aliénations des minorités qui gouvernent .

[André Videau]


*Citons presque au hasard Les citronniers d’Eran Riklis, La visite de la fanfare d’Eran Kolirin, Mon trésor et Jaffa de Keren Yédaya, Valse avec Bachir d’Ari Folman, Tu n’aimeras point de Haik Tabakman , My father, my lord de David Volach , Z 32 d’Avi Mogravi, sans oublier le récent succès de Ajami de Scandar Copti et Yaron Shani.