Image
Arrivée massive de rapatriés dans le port de Marseille, 1962. Paul Almasy © Musée national de l’histoire de l’immigration

Arrivée massive de rapatriés dans le port de Marseille

Paul Almasy est né à Budapest en 1906. Il est mort à Jouars-Pontchartrain en 2003

Elles sont puissantes ces réminiscences, à la fois claires et brumeuses. De ces traces qui restent marquées comme ces restes de tatouages qu’on a du mal à effacer. Marquées dans ma chair pour m’empêcher d’oublier ? Cette passerelle que j’aie descendue un jour non pas à destination de Marseille mais d’Algésiras. Des souvenirs indélébiles, un retour en arrière, un véritable feed-back émotionnel me replongeant quarante ans plus tôt. Oh ce n’était pas cette passerelle sur le port de Marseille. Mais une traversée d’abord du détroit de Gibraltar, une arrivée discrète sur le port d’Algésiras, puis ce balancement dans le train tout le long de ce voyage avec ma mère, mes frères et mes soeurs. Enfin, cette micheline qui nous amenait dans notre nouvelle maison ou plutôt notre appartement dans une petite cité HLM dans le Lot-et-Garonne. Je ne sais plus combien de temps a duré le voyage mais j’ai le souvenir d’un chemin long et laborieux avant d’arriver dans ce nouveau pays qui deviendra furieusement le mien. J’étais enfant. Nous étions chargées, et par nos effets personnels et par le souvenir de ce pays que nous venions de quitter comme ces voyageurs. Oui, nous venions de quitter notre pays pour nous installer en France. Nous ne savions pas encore ce que signifiait l’immigration, le sentiment d’exil, l’intégration, l’assimilation. Ni que nous ferions l’objet d’études, d’observations, de sujets des politiques publiques. Que nous aurions une politique dédiée que pour nous. La fameuse « politique de la ville ». Nous étions là à Fumel. Seulement avec les bagages de ma mère. Tous remplis de cet espoir d’une autre vie, ne parlant pas un mot de français mais désireux de tenter cette aventure. Lors du trajet en train, nous étions déjà nombreux, et collés les uns contre les autres, nous avancions dans ce train vers une nouvelle vie.

Descendre cette passerelle comme nous avions traversé le quai de cette gare de campagne vers un destin radieux. Notre avenir sera-t-il bancal comme cette passerelle ? Incertain comme l’avenir de ce nouveau-né dans les bras de sa mère ? Quel accueil lui sera réservé ? Des personnes attendent-elles ces exilés sur le port ? Manquent-ils déjà à ceux rester là-bas ? Savent-ils à leur descente qu’ils sont des rapatriés d’un pays qu’ils ne reverront certainement jamais ? Rêveront-ils toujours de ce pays perdu ? Cette enfant est-elle mon amie d’enfance ? Celle parquée avec ces parents dans ce camp de Bias. Ses parents ont-ils fui la guerre d’Algérie ou bien est-ce cette infirmière de mon lycée, fille de pieds noir, m’ayant un jour parlé « de son si beau pays » avec les larmes aux yeux ? Est-ce mon ami, fille d’un appelé du contingent qui fit la guerre d’Algérie et qui, quarante ans après, ne réussissait toujours pas à parler des « événements ». Est-ce mon autre ami qui débarque sur le port de Marseille pour fuir la guerre ?

Naïma Charaï, conseillère régionale de Nouvelle-Aquitaine, ancienne présidente de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances

Ce texte est issu du portfolio "Les femmes dans les collections du Musée" publié par la revue Hommes & Migrations dans son numéro "Femmes engagées" (n°1331, octobre-décembre 2020)

En savoir plus sur Paul Almasy :

En savoir plus sur les migrations des femmes : 
Des femmes en mouvements. Images et réalités des migrations féminines.

Informations

Inventaire
Inv. 2007.049.001
Type
Photographie
Date
Non renseignée
Auteur
Paul Almasy