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Arrivée à Perpignan de vendangeurs espagnols

Arrivée à Perpignan de vendangeurs espagnols, Hervé Donnezan

Arrivée à Perpignan de vendangeurs espagnols, 1975 © Hervé Donnezan, Musée national de l’histoire de l’immigration


Collection du musée

1975 - Épreuve gélatino-argentique, tirage moderne - 40 cm x 30 cm - Inv. 2006.313.001

Hervé Donnezan est né à Perpignan en 1948. Il vit et travaille à Perpignan


Septembre 1979. J’ai 5 ans et je fais ma rentrée au cours préparatoire à Ouveillan, à côté de Narbonne. Nous vivons sur la place de la Cave coopérative. En septembre, tout le village, sauf nous, s’organise pour les vendanges. Au collège de Rieux-Minervois, où enseigne ma mère, l’emploi du temps est en horaires aménagés pour que les élèves puissent vendanger. Ma nounou ne peut pas me prendre pour le déjeuner : elle aussi fait les vendanges. Elle raconte que c’est dur : il faut commencer tôt le matin, les grappes sont givrées, les doigts sont gourds ; puis le soleil monte, la chaleur accable, on a soif – mais depuis qu’ils ont arraché l’Aramon, remplacé par du Carignan parce qu’à la Cave coopérative on est payé au titrage et que l’Aramon c’est du pisse-vinaigre, difficile de se désaltérer avec le vin de table –, on le coupe à l’eau.

Les Espagnols sont arrivés, comme tous les ans. Ils sont logés dans les domaines, dans les ailes réservées qui sont fermées le reste de l’année : en dortoirs pour les célibataires et dans des chambres pour les familles. Nous, on ne les connaît pas, on ne leur parle pas, on ne peut pas – ils ne parlent pas français. Dans notre classe, il y a deux enfants. Ils sont à part. Je suis un peu amoureuse de l’un d’entre eux, il a les yeux, les cheveux, la peau couleur caramel. Je me demande où il mange à midi : à l’école, il n’y a pas de cantine, et sa mère est dans les vignes toute la journée, comme tous ceux qui sont là, hommes et femmes – sinon elles restent au pays. Il va bientôt repartir – ils remontent vers le Nord au fur et à mesure de la saison, Roussillon, Aude – Corbières, Minervois –, Hérault – coteaux du Languedoc –, jusqu’à la vallée du Rhône, peut-être même plus haut, vers le Beaujolais et la Bourgogne. Mais il reviendra l’année prochaine, comme tous les ans. Et je le regarderai de loin, sans jamais lui parler.

Magali Bessone, professeure de philosophie politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


Ce texte est issu du portfolio "Les femmes dans les collections du Musée" publié par la revue Hommes & Migrations dans son numéro "Femmes engagées" (n°1331, octobre-décembre 2020)

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