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Convergence 84

Affiche Convergence 84

Convergence 84, Anita Comix © Musée national de l’histoire de l’immigration


Collection du musée

Offset - 95,5 cm x 65 cm - Inv. 2006.135.01


Le 2 décembre 1983, je faisais partie de la foule parisienne venue accueillir les marcheurs de la première marche pour l’égalité. Nous étions plus de 100 000. J’étais loin de me douter que je participerai à l’élaboration de l’affiche qui suivrait cet événement. L’affiche de cette manifestation traduisait bien les sensibilités d’une génération de jeunes issus de l’immigration qui manifestaient pour exprimer leur ras-le-bol des violences policières. Déjà !

L’accroche : un gros plan de pieds en train de marcher. L’un chaussé d’une charentaise, l’autre d’une babouche. Un collectif issu de cette première marche, Convergence 84, par l’intermédiaire de Farida Belghoul, m’a alors contacté pour réaliser l’affiche du prochain événement. Je n’étais pas un inconnu. En avril de la même année, mon premier album de bandes dessinées, L’Oud venait de paraître et connaissait un grand intérêt médiatique. D’ailleurs, pour annoncer l’arrivée des marcheurs, le quotidien Libération m’avait demandé de réaliser une pleine page de bande dessinée.

Avec deux confrères et amis, tous issus de l’immigration économique, nous venions de créer un studio graphique que nous avions baptisé « Anita Comix », et dont l’équipe était black, blanc, beur : Roland Monpierre, Antillais, José Jover, Espagnol et moi-même, Algéro-Arménien. Nous étions prêts à dessiner la terre entière pourvu que ça ramène des sous. Ça tombait mal, l’affiche n’était pas rémunérée. En veine de générosité, j’ai décidé de partager ce bénévolat avec mes amis. Nous étions au début de l’ère Mitterrand, la gauche au pouvoir. L’époque était joyeuse malgré les bavures policières qui avaient justifié ce mouvement. Comme nous étions trois rigolards biberonnés aux magazines Hara-Kiri et Charlie Hebdo des courageuses éditions du Square où j’avais publié mes premiers travaux, nous voulions une affiche revendicative mais joyeuse.

La méthode de travail à trois n’est pas toujours évidente. Chacun proposait des idées dans un vacarme assourdissant. C’était à qui trouverait la meilleure vanne. C’est le prix de l’inspiration de groupe. Derrière une mauvaise idée peut s’en dissimuler une excellente et, à l’inverse, ce qui semble une bonne idée ne débouche finalement sur rien. Les associations antiracistes auraient été choquées de la façon dont on détournait les clichés racistes. Les croquis souvent tachés par les boissons consommées en abondance jonchaient la table et parfois le sol. Il était parfois difficile de s’y retrouver. Notre studio était une grande école de démocratie. Quand nous hésitions entre plusieurs idées, las de débattre, nous votions à main levée. Il fallait au moins deux voix pour que l’idée soit adoptée. Je crois me souvenir que, pour cette affiche, les choses furent plus rapides. Les marcheurs avaient eu de l’avancement. Ils étaient devenus des « rouleurs ». Leur slogan : « La France, c’est comme une mobylette, pour avancer, il lui faut du mélange ».

Le thème de l’affiche était tout trouvé. Un sidecar piloté par nos trois personnages, suivi par un jeune d’origine asiatique sur une autre moto. Debout sur les deux véhicules, cinq personnages issus de différentes communautés pour qu’aucune ne se sente lésée. Chaque personnage a d’ailleurs été longuement négocié avec plusieurs membres de Convergence 84. Roland posait d’abord le dessin sous forme d’un croquis rapide mais déjà lisible. José y rajoutait une touche d’humour et je finalisais à l’encre de chine, le plus souvent au pinceau. Nous avions réalisé à la fois le dessin, la typo, la maquette et, pour économiser des frais d’impression, nous avions même gouaché le jaune et rouge de la trichromie directement sur le film et chez l’imprimeur.

Je garde de cette époque une impression de liberté et d’enthousiasme. Plus que l’intégration ou l’assimilation, deux idées sur lesquelles trébuchaient journalistes et intellectuels, c’est l’idée de présence qui était importante à mes yeux. Aux différents slogans, mon préféré était : « J’y suis j’y reste ». Il n’est d’ailleurs pas impossible que j’en sois l’auteur.

 

Farid Boudjellal, auteur de bandes dessinées


En savoir plus :

 Immigrations, les luttes s'affichent : une sélection d'affiches issues des collections du Musée publié par la revue Hommes & Migrations dans le portfolio de son numéro "1973, l'année intense" (n°1330, juillet-septembre 2020)

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