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Marche pour l’égalité et contre le racisme, Strasbourg

Marche pour l’égalité et contre le racisme, Strasbourg, Amadou Gaye

Marche pour l’égalité et contre le racisme, Strasbourg, 1983 © Amadou Gaye, Musée national de l’histoire de l’immigration


Collection du musée

1983 - Épreuve gélatino-argentique - 24 cm x 30 cm - Inv. 2018.101.1

Amadou Gaye est né à Saint-Louis en 1959. Il vit et travaille à Paris


Photofiction : la révolte de ma mère

Maman est partie, discrète, en laissant peu de choses au monde. Après le rapatriement de son corps pour Alger, mon oncle m’a tendu une boîte à chaussures dans laquelle, j’ai trouvé sa mémoire. Il y était écrit maladroitement : « Pour ma fille ». C’était une sorte de petit coffre d’où son odeur s’échappait presque en l’ouvrant. Un mélange d’un passé confisqué et d’un présent en clair-obscur. Un coup de canif à mon coeur d’enfant. Je l’ai laissée au fond d’un placard quand elle a été trop dure à regarder. Je ne l’ai ouverte qu’au moment où je suis devenue mère à mon tour. Je pensais connaître ma mère par coeur car j’avais embrassé chaque recoin de sa peau pour lui rendre son amour. L’intérieur de la boîte me l’a fait rencontrer pour la seconde fois. Loin de ce monument de silence qui, par un regard échangé, me faisait comprendre qu’il fallait se taire pour exister face à Papa. Ma mère, dans le royaume de sa cuisine où les jours défilaient sans discontinuer d’une vie de femme noyée dans un univers régi par un père, un frère ou un pays.

Une génération silencieuse dont ni les livres d’histoire ni la mémoire presque confisquée n’est parvenue jusqu’à nous, ou peut-être en regardant ma fille grandir, moi aussi, je dirais que nous n’avions pas voulu la voir pour ne pas avoir trop mal. Je n’oublierai jamais la première fois que j’ai vu son regard sur cette photo, cette beauté incandescente de la jeunesse à l’espoir brûlant. Et ces simples mots au dos qui ne veulent rien dire pour moi : « Strasbourg, 1983 ». Un temps, un lieu, une femme, loin de l’anamnèse collective. Puis ces mots-là, écrits sur la pancarte qu’elle tient à la main : « Marche pour l’égalité, rassemblant les habitants de France de toutes origines pour la constitution d’une société solidaire ». Une utopie  trente-sept ans après dans ce monde disloqué de 2020. Dans cette boîte, je peux dire qu’elle y est presque née. Et sur cette photo, je peux dire que c’est ma mère qui me regarde et qui regarde ce pays, son pays, notre pays, au fond des yeux.

Sofia Aouine, écrivaine


Ce texte est issu du portfolio "Les femmes dans les collections du Musée" publié par la revue Hommes & Migrations dans son numéro "Femmes engagées" (n°1331, octobre-décembre 2020)

En savoir plus sur la marche pour l'égalité et contre le racisme :

En savoir plus sur les migrations des femmes : 
Des femmes en mouvements. Images et réalités des migrations féminines.

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