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Série Octobre 1961 : Elie Kagan #1 et Elie Kagan #3

17 octobre 1961

Eric Manigaud - Elie Kagan 3

Éric Manigaud, Elie Kagan #3, 2018, crayons et poudre graphite sur papier, 124 cm x 169 cm, Musée national de l'histoire de l'immigration, inv. 2018.143.1 © EPPPD-MNHI, Eric Manigaud. Courtesy de l'artiste et de la galerie Sator, Adagp, Paris, 2021


Collection du musée

Elie Kagan #1, 2017, Crayon et poudre graphite sur papier, 163 x 163 cm

Elie Kagan #3, 2018, Crayon et poudre graphite sur papier, 124 x 169 cm

 

 


Le travail d’Eric Manigaud est caractérisé par ses dessins réalisés à partir de photographies d’archives. Travaillant par séries, il se consacre à des sujets historiques, tels que les gueules cassées de la Première Guerre mondiale, les villes bombardées de la Seconde Guerre mondiale, l’anthropométrie judiciaire au début du XXème siècle.

Dans la série Octobre 1961, Éric Manigaud s’est saisi des manifestations algériennes du 17 octobre 1961, partant de photographies de presse, de Georges Azenstarck, Elie Kagan ou de celles utilisées par Jacques Panigel pour son film Octobre à Paris. « Je voulais depuis longtemps travailler sur la guerre d’Algérie, explique l’artiste. C’est un sujet dont on a encore du mal à parler. Cela m’intrigue : pourquoi ce refoulé ? J’ai été conforté dans mes intuitions : on confond encore aujourd’hui le 17 octobre 1961 et la violence policière à la station de métro Charonne en février 1962. Cela en dit long sur notre mémoire trouée » (Eric Manigaud cité par Mercier Clémentine, Desseins aux plombs, Libération, 25 mai 2018).

A l’appel de la Fédération de France du FLN, des milliers d’Algériens de région parisienne manifestent pacifiquement au soir du 17 octobre 1961, contre le couvre-feu discriminatoire qui leur est imposé par le préfet de police de Paris. La répression policière d’une violence sans limites causa la mort de plusieurs dizaines d’Algériens et l’arrestation de plus de 12 000 manifestants, conduits au Parc de Expositions réquisitionné pour l’occasion, et en d’autres lieux de la capitale, dans des cars de police ou bus de la RATP.

Les images des violences du 17 octobre 1961 demeurent rares. Quelques photographes, à l’instar de celles d’Elie Kagan ont pu saisir sur le vif ces exactions. Pour les autorités, l’occultation s’impose. Le bilan officiel est de deux morts au Pont de Neuilly. Le film de Jacques Panijel, Octobre à Paris, réalisé notamment à partir de photographies prises durant les manifestations est censuré et n’obtient un visa d’exploitation qu’en 1973. Durant des années, le « pogrom officiel du 17 octobre 1961 », selon l’expression de Pierre Vidal-Naquet, tomba dans l’oubli et il faut attendre les années 1980 pour que cette mémoire émerge, à la faveur de l’action des associations.

Eric Manigaud - Elie Kagan 1

Éric Manigaud, Elie Kagan #1, 2017, crayons et poudre graphite sur papier, 163 cm x 163 cm, Musée national de l'histoire de l'immigration, inv. 2018.142.1 © EPPPD-MNHI, Eric Manigaud. Courtesy de l'artiste et de la galerie Sator, Adagp, Paris, 2021

La démarche d’Eric Manigaud vise à révéler, « remémorer » par le dessin des événements, des individus, restés aux marges de la société ou occultés par l’histoire. Partant des photographies, qu’il projette sur une feuille de papier, l’artiste s’attache à reproduire trait par trait, estompe après estompe, à l’aide de crayon et de poudre graphite, chaque détail de la projection photographique. Le travail de l’artiste, s’il s’appuie sur des archives, s’éloigne largement de ces documents photographiques, par un changement d’échelle et par une maitrise absolue de la surface par le dessin. De ses dessins émane un caractère fantomatique, accentué par l’agrandissement, les jeux d’ombre et de lumière et les jeux de matière produit par la poudre de graphite. De près, les formes se dissolvent jusqu’à n’être plus identifiables.

L’image perd une grande part de son statut documentaire pour devenir œuvre, s’enrichit de qualités plastiques et joue de l’ambiguïté des statuts. Les œuvres de la série Octobre 1961 créent le malaise : homme parqués, corps sanglants sur les trottoirs, d’autres, davantage dans l’évocation rappellent néanmoins les innombrables sévices qui furent commis lors de ces manifestations. « Chaque dessin est de l’ordre de l’attestation, énoncée sans pathos » (Dagen P., Sélection galeries : Eric Manigaud à Paris, Le Monde, 25 mai 2018). Par leur monumentalité, leur immédiateté les œuvres d’Eric Manigaud s’imposent au regard, empêchant toute possibilité de se dérober. Le travail de l’artiste sort de l’oubli et met en lumière les exactions qui ont eu lieu à l’occasion des manifestations du 17 octobre 1961, tout en interrogeant la mémoire collective et les processus d’écriture de l’histoire.

 

Emilie Gandon


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