Dynamiques migratoires

Les personnes déplacées à la sortie de la Seconde Guerre mondiale

Au printemps 1945, l’Europe compte près de vingt millions de réfugiés, victimes du nazisme déplacés par la guerre, civils en fuite devant les combats, Allemands expulsés après la redéfinition des frontières. Au cours de l’été, les étrangers déplacés sont massivement rapatriés dans leurs pays. Pour ceux qui restent, qui ne peuvent ou ne veulent rentrer chez eux, commence une longue attente dans des centres d’hébergement, gérés par les Alliés et les organisations humanitaires. À partir de 1947, ils vont être, petit à petit et non sans obstacles, réinstallés à travers le monde. Le dernier camp de personnes déplacées ferme en 1957.

Enfants réfugiés polonais

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Allemagne - UNRRA / Enfants réfugiés polonais rapatriés de Freising recevant des bonbons. Administration des Nations Unies pour le secours et la reconstruction, Section des archives et de la gestion des documents des Nations Unies.

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Mars 1945 © UN Archives

Errer dans l’après-guerre

Au moment de la capitulation de l’Allemagne nazie, l’Europe compte plus de vingt millions de personnes déracinées en raison de la guerre. Dans le chaos des ruines, se mêlent prisonniers de guerre, travailleurs forcés, déportés et les rares survivants juifs, tous victimes du nazisme et libérés par les armées alliées. Sur les routes, ils croisent les réfugiés allemands expulsés des pays d’Europe centrale et orientale, et tous ceux qui fuient la violence des combats.

L’encadrement humanitaire des personnes déplacées

Carte de l’UNRRA D.P. Operations Germany

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Carte de l’UNRRA D.P. Operations Germany, 8 mai 1946. 6.2.2 / 129799278 ITS Digital Archive, Arolsen Archive.

En quelques mois, l’ordre revient. Les prisonniers de guerre et les civils déplacés de force par le Troisième Reich sont massivement rapatriés dans leur pays d’origine. Ceux qui restent sont pris en charge par l’Administration des Nations Unies pour le secours et la reconstruction (UNRRA). Créée en 1943, cette organisation intergouvernementale doit fournir protection et assistance aux réfugiés, qui constituent désormais la catégorie des « personnes déplacées », ou DPs pour displaced persons.
Les Allemands et les anciens collaborateurs nazis en sont exclus.

Entretien avec l'historienne Laure Humbert

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Fin 1945, environ un million de DPs demeurent toujours en Allemagne, en Autriche et en Italie, et refusent d’être rapatriés. Pour eux, le temps de l’attente commence, le plus souvent dans des centres d’hébergement de toute nature : des camps, des casernes, des écoles, des bâtiments civils préservés des bombardements. Ces centres, d’abord provisoires, deviennent petit à petit des lieux de vie ordinaires où s’organise un quotidien à la temporalité suspendue entre la mémoire de la guerre, les difficultés du présent et l’espoir d’un ailleurs où s’installer.

Jacqueline Lesdos, une infirmière française de la résistance à l'engagement humanitaire

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Voir aussi : Laure Humbert, « Les personnes déplacées au sortir de la Seconde Guerre mondiale », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe

Nouveaux exils et réinstallation hors d’Allemagne

Au fil des mois, les mouvements de réfugiés continuent. L’annexion des pays baltes par l’URSS et l’installation des régimes communistes à l’est de l’Europe, les nouvelles violences antisémites en Pologne, le redécoupage des frontières, les échanges de population et les tensions de la Guerre froide provoquent de nouveaux exils, souvent massifs et clandestins.

En 1947, l’UNRRA est remplacée par l’Organisation internationale pour les réfugiés (OIR). Les rapatriements prennent fin, la réinstallation hors d’Allemagne s’impose comme la priorité de la nouvelle organisation, qui prend désormais en charge les déplacés victimes du nazisme, les réfugiés de guerre froide mais aussi ceux des années 1920-1930.

Le travail, condition du départ

La gestion de ces réinstallations ne saurait être détachée des impératifs économiques de la reconstruction, puis de la modernisation à l’échelle du monde, dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Pour les réfugiés, le travail, et singulièrement l’obtention d’un contrat, s’impose en effet comme la condition d’une réinstallation possible. Il leur faut parfois en payer le prix : les pays d’accueil réclament en priorité des travailleurs manuels et contraignent nombre de DPs à une reconversion professionnelle ou au déclassement, pour pouvoir quitter l’Allemagne.

Entre 1947 et 1951 – date à laquelle prend fin la mission de l’OIR – plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants ont été réinstallés à travers le monde. Au premier rang des destinations : les États-Unis, l’Australie, Israël, le Canada, les pays d’Amérique latine, le Royaume Uni, puis la France. Ces années charnières sont également un temps de réflexion juridique au sein des Nations unies sur la catégorie de réfugié. En 1951, la Convention de Genève en définit le statut et les conditions pour y avoir accès ; en 1957, le dernier camp de personnes déplacées ferme ses portes à Föhrenwald, en Allemagne.

Jonas Mekas, l’errance d’un filmeur

Jonas Mekas

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Portrait de Jonas Mekas à Birzai, Lituanie, par Viktoras Kapocius, 1971.

Un exil fondateur

Parmi ces millions de personnes déplacées figure Jonas Mekas, futur cinéaste et artiste majeur du cinéma expérimental. Il laissera une trace profonde de ses années de « Displaced Person » dans ses journaux filmés et écrits.

Né en 1922 en Lituanie dans le village de Semeniskiai, Mekas quitte son pays à 22 ans avec son frère Adolfas, après avoir brièvement collaboré à un petit journal de la résistance local sous l’occupation nazie. C’est le début d’un long exil qui marquera profondément son œuvre.

Des camps d’Allemagne à New York

Arrêtés en Allemagne alors qu’ils tentent de rejoindre Vienne, les frères Mekas sont contraints au travail forcé à Elmshorn, près de Hambourg. Après huit mois, ils s’échappent, profitant du chaos qui suit la chute du IIIe Reich. Ils sillonnent l’Allemagne avant de s’installer au centre pour personnes déplacées de Wiesbaden.
Jonas Mekas étudie la philosophie à l’université de Mayence, puis, après cinq années d’errance, part pour les États-Unis en 1949 avec son frère dans le cadre des réinstallations organisées par l’OIR.
Plutôt que de rejoindre Chicago, où les attendaient un travail et un hébergement, les deux frères décident de rester à New York et s’installent à Brooklyn.

Filmer l’exil

Deux mois après son arrivée, Jonas Mekas achète sa première caméra 16mm Bolex, et commence à filmer sa vie de déplacé. Très rapidement, Mekas devient l’une des figures emblématiques de l’avant-garde du cinéma expérimental et le père d’un genre nouveau : le journal filmé.
Il lance en 1954 le magazine Film culture et fonde la Film-Makers’ cooperative de New-York en 1962. Il continue à écrire et réaliser pendant toute la deuxième moitié du XXe siècle. À sa mort en 2019, on lui compte plus d’une centaine de films courts, long, essais visuels, journaux, marqués par la question du déplacement.

Couverture du livre je n'avais'nulle'part ou aller

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Couverture du journal écrit que Jonas Mekas a tenu de juillet 1944 à août 1955.

Des œuvres pour « planter désespérément des racines »

L’œuvre de Jonas Mekas se construit sur une tension permanente entre le déplacement et la quête d’un ancrage. Dans sa démarche artistique expérimentale aux supports variés, Mekas tente de «  planter désespérément des racines  », selon ses propres mots, à travers le quotidien d’une errance et l’expérience de l’exil. Le journal filmé devient à la fois un outil de mémoire, un geste intime et une quête de territoire.

Lost, Lost, Lost : filmer l’errance

Dans Lost, Lost, Lost, l’un de ses films les plus emblématiques, Mekas retrace seize années de sa vie, entre 1949 et 1963. Le film raconte le parcours intérieur et géographique d'un homme déplacé, arraché à ses repères, observant avec mélancolie la vie bouillonnante du Brooklyn des années 1950.
Les trois premières bobines restituent l’errance, la solitude et le sentiment d’aliénation éprouvés par Mekas et son frère. Il écrit : « Le film décrit l’état d’esprit d’une “Personne Déplacée” qui n’a pas encore oublié son pays natal mais qui n’en a pas encore “gagné” un nouveau  », écrit-il.
Finalement, la sixième bobine marque un tournant et l’ouverture à la possibilité d’une «  nouvelle vie  », sans que l’exil ne disparaisse pour autant.

Les réflexions sur l'exil se retrouvent également dans Je n’avais nulle part où aller, un journal écrit et non filmé cette fois-ci, construit à partir de ses carnets de 1944 à 1955. Le texte fait écho à Lost, Lost, Lost dans sa forme fragmentaire. Il donne à voir les pensées errantes d’un jeune homme déplacé dans une nouvelle réalité. Le titre du livre raconte cette errance : ne pas avoir d’endroit, ni dans l’espace ni dans le temps, où se fixer.

Le retour impossible

En 1971, Mekas retourne en Lituanie et filme le chemin « retour » dans son film Reminiscences of a Journey to Lithuania. Ce journal filmé fusionne souvenirs d’enfance et images du présent. Il y retrouve son village natal, ses proches restés sur place. Mais le retour n’efface pas l’exil. Le regard de Mekas « déplacé » est profondément marqué par la distance que les années ont creusée. Ce film ne porte finalement pas sur le retour au pays, il devient une réflexion sur la perte.

À travers ses œuvres, Jonas Mekas n’a cessé de revendiquer le droit à une subjectivité marquée par l’exil, revendiquant ce statut de personne déplacée comme une identité artistique. Son regard n’est jamais celui d’un homme enraciné, mais celui d’un exilé qui tente, par le film et l’écriture, de recomposer un lieu symbolique d’habitation.

Marianne Amar, avec Oriane Picant, décembre 2025.

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Revue diaspora - Retour à la normale

Revue « Diasporas. Migrations, circulations, histoire » : Retour à la normale ? Déplacés et réfugiés face aux normes de la sortie de guerre (1945-1951)

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Au-delà des idéaux libéraux de la victoire des Alliés sur le fascisme, ce numéro montre comment les valeurs morales conservatrices ont joué un rôle prépondérant dans les réponses apportées par les pays d’accueil au problème représenté par les personnes déplacées.

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