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"En France, on a les jeunes qu’on mérite"

Entretien avec Yazid Kherfi par Mustapha Harzoune

"En France, on a les jeunes qu’on mérite"

20h, un drôle de camping-car entre dans la cité. Chamarré de jaune, de vert et de rouge, de dessins et de citations, il se repère de loin. On peut y lire "fraternité", "pouvoir d’agir", "non violence", "partage". On peut y voir deux poings, un noir et un blanc, se toucher. Sur son flanc droit, une citation de Martin Luther King : "Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots".

Au volant, bonnet visé sur le crâne en ce début d’hiver, Yazid Kherfi cherche où stationner. Il lui faut aussi l’espace suffisant pour installer trois grandes tables pliantes. En général, il est attendu par les services municipaux ou les animateurs d’un centre social de proximité. Parfois par les responsables d’une association du cru. Les officiels viendront plus tard. Réglé comme une partition, il lui faut quelques minutes pour exécuter son ballet : store du camion déployé, table et bancs alignés, plateau garni de plusieurs dizaines de verres à thé en signe d’hospitalité, énorme thermos de thé à la menthe fait maison, sans oublier quelques sucreries et gourmandises, des jeux de société et autre documentation. Avant tout, Yazid a pris soin de brancher sa puissante enceinte sono portable. Armé d’une demi douzaine de clef USB, il fera entendre tout au long de la soirée ses enregistrements, eux aussi faits maison : funk ou soul des années 70/80, chansons françaises, raï ou kabyle, Zebda, HK et autres artistes nés à la confluence de plusieurs cultures et genres musicaux.

Le camion de Yazid Kherfi © DR
Yazid est prêt. Depuis 2012, plusieurs soir par semaine, Yazid pose son "local à roulette" dans les cités de France, les plus chaudes comme les plus tranquilles, autour de Paris ou en province

Les premiers curieux s’approchent, intrigués par cet OVNI qui a atterri au pied de leurs tours ou entre deux barres. "Un verre de thé ?" propose Yazid. "Pourquoi pas ?" ou "oui merci" quand ce n’est pas les animateurs et autres éducateurs du lieu qui alpaguent le voisinage : "Eh ! Mamadou vient prendre un verre" ou "Allez les jeunes, restez pas dans votre coin, venez !"… Et c’est parti jusqu’à minuit, parfois plus tard. Ici on est obligé à rien. La discussion peut-être légère ou plus intime. On peut s’asseoir quelques minutes et siroter son verre de thé, comme rester toute la soirée. Les plus à l’aise parlent devant tout le monde, d’autres préfèrent un aparté avec Yazid. Il y a les tchatcheurs, les réfléchis, les "vedettes" locales, les nerveux que l’on reverra trois quatre fois dans la soirée, occupés par monts et par vaux, les sportifs qui rentrent de l’entrainement, les rois de la débrouille et de l’embrouille, les timides qui repartent comme ils sont arrivés, sur la pointe des pieds, les calmes, les "politiques" qui posent un regard affuté sur la situation, ceux qui travaillent et ceux qui galèrent, ceux qui passent par la case prison et ceux qui regardent l’horizon, loin par dessus les murs de la cité. Il y a la force et l’énergie de la jeunesse, il y a aussi la détresse et les ombres du désœuvrement et de l’abandon. Celles des désillusions, déjà ! Les plus jeunes entrent dans l’adolescence, les aînés viennent de dépasser la trentaine. En passant, quelques parents rejoignent le groupe. L’humanité ici est bigarrée. Pas de filles en revanche, ou si peu.

Retisser du lien

L'affluence d’un soir peut laisser place, le lendemain, au turn-over. A Bondy, du côté de la cité Blanqui, les jeunes sont venus nombreux. Soirée de ramadan oblige, la rupture du jeun s’est faite autour d’une chorba préparée par l’épouse d’un responsable de centre social. A Villeneuve Saint Georges, la responsable d’une association locale a préparé quelques beignets façon africaine. L’hospitalité n’est pas à sens unique. L’un des nombreux objectifs de cette médiation nomade consiste justement à (re)tisser du lien, d’abord en venant rencontrer des jeunes qui sont parfois en rupture, en invitant aussi autour de la table des travailleurs sociaux, des étudiants, des journalistes, et même des policiers. Retisser un lien entre les jeunes et les adultes, entre les jeunes et la société.
Il faut "créer des espaces de parole, occuper l’espace public, la nuit, quand les plus jeunes sont livrés à eux-mêmes et oublié des adultes" martèle Yazid. De certains adultes du moins. D’où l’urgence de "mettre des gens honnêtes au milieu de personnes qui ne font pas très bien". Et le faire la nuit. Pour cela il faut remiser ses préjugés et dompter ses peurs. "Pour vaincre la peur il faut y aller, c’est ce qu’on appelle le courage. Et puis on s’aperçoit que les personnes qui occupent l’espace public ce ne sont pas des monstres, ce sont avant tout des humains".
"Il faut se méfier du silence" dit Yazid. Même "la violence est encore un signe d’espoir, une marque de volonté" alors que le silence cache le réel, dissimule des drames humains et psychologiques lourds, maquille une détresse invisible. C’est à l’ombre du silence que croissent les faux refuges et les vraies impasses. Le caïd comme l’extrémiste ne brûlent pas de voitures eux… Les politiques quantophrènes dressent des autels au chiffre-roi mais restent aveugles. "Le thermomètre c’est le nombre de voitures qui brûle, mais ils n’ont pas compris [les élus] que les jeunes vont beaucoup plus mal. On va vers une société où il y aura de plus en plus de silence et les gens se réfugieront dans un monde parallèle. C’est là que le danger sera plus important. C’est ce qui peut développer du terrorisme, ou de l’extrémisme".

Parler, parler et… écouter

La médiation nomade n’a pas pour objectif de plomber l’ambiance, encore moins de charger les participants - habitants du lieu ou invités d’un soir - du poids démesuré d’une quelconque responsabilité. Il s’agit plutôt de partager, le temps de deux ou trois rencontres, un moment de convivialité, de découvertes, un moment où la parole, toutes les paroles, servent de ferments pour renouer avec l’autre. "Je pars du principe que la parole c’est plus fort que la violence. Il y a souvent de la violence dans les quartiers parce qu’il n’y a pas de parole". Parler pour changer les regards, pour se comprendre, pour agir autrement, pour faire reculer le silence. Parler, encore et toujours, mais surtout… écouter ! "Je dis aux adultes "taisez-vous écoutez ce qu’ils ont à nous dire". Qu’on aime ou pas il faut d’abord écouter leur parole", car "on ne nait pas délinquant, on le devient". A ce stade, Yazid Kherfi, renverse toutes nos certitudes : "J’ai compris qu’avant d’aider les jeunes dans les quartiers, il faut d’abord aider les adultes. Tant qu’on a pas régler le problème chez les adultes, on ne règlera pas le problème des jeunes. En France, on a les jeunes qu’on mérite".

Depuis 1988, au détour de la trentaine, Yazid Kherfi s’est donné pour mission d’aider les jeunes des cités et expliquer aux adultes le cheminement de la violence et de la délinquance. Et Yazid Kherfi sait de quoi il parle, il en a goûté. Le gamin de Mantes-La-Jolie a joué avec le feu. Dangereusement. Pour cela, il a écopé de plusieurs années de prison. Avec les vrais et les faux durs des cités, il n’affiche pas ce passé au revers de sa boutonnière. Il n’en fait pas une gloriole. "On ne réussit pas dans la délinquance, on finit en prison" affirme t-il. Et pourtant, "ce n’est pas parce que tu as été un ancien délinquant que tu ne peux pas t’en sortir. Il faut faire des choix. Après cela ne suffit pas, il faut faire des études". La compétence et la légitimité, Yazid Kherfi les doit à son expérience professionnelle, en tant qu’animateur social, éducateur, professeur et spécialiste des questions de sécurité : "Je n’ai pas besoin d’afficher que je suis un ancien détenu. Non, j’ai de l’expérience, je connais les quartiers, je connais la nuit, je connais la violence, je connais les rapports jeunes/police…" Et s’il en vient à évoquer son passé de délinquant, c’est pour responsabiliser les jeunes avec qui il discute, dire que chacun a le choix, à commencer celui de refuser de jouer la victime. Il pousse les uns et les autres à recycler leurs compétences et à s’engager sur un chemin de résilience.
Pour poursuivre ce travail de fourmi, continuer à arpenter le terrain et se gorger de colère quand tout semble parfois se dégrader, "il faut aimer les gens" dit Yazid Kherfi qui ose, comme un Toumi Djaïdja, évoquer "l’amour". L’un et l’autre ne cachent pas leur aversion pour le système et les politiques. Ils continuent de "croire en l’être humain".

 

Entretien avec Yazid Kherfi :

 

Pouvez-vous vous présenter, résumer en quelques mots votre parcours, celui qui vous a conduit, ou a fait de vous un délinquant ?

(3min49)

Comment après des années de prison, devient on, la trentaine passée, un spécialiste de la sécurité, un expert des quartiers ? Il ne suffit pas de faire valoir ses galons de délinquant sur un CV ?

(2min30)

En quoi consiste la médiation nomade et pourquoi la nuit ?

(3min05)

Depuis quand existe cette médiation nomade ? Est-il possible déjà d’en tirer quelques enseignements ?

(3min34)

Lorsque vous arrivez, le soir, dans une cité, quelle parole faites vous entendre ? Est ce qu’un autre médiateur pourrait, aussi facilement que vous, être écouté ou accepté, se prévaloir d’une légitimité ? Autrement dit, le succès de la médiation nomade tient-il à votre profil d’ex délinquant ou à l’expérience professionnelle de l’intervenant ?

(3min17)

A quoi roule Yazid Kherfi ? Quel est votre carburant depuis 26 années de présence sur le terrain alors que la situation des quartiers ne semble pas s’améliorer ?

(1min32)

Lorsque vous intervenez face à des professionnels (travailleurs sociaux, école de police…), observez-vous des différences de réception, des attentes – et des préventions – particulières à chaque corps de métier ?

(4min30)

Vous avez connu la banlieue dans les années 70/80 comme jeune et ensuite comme délinquant puis, à partir de 1988, comme médiateur, quel regard portez vous sur l’évolution de la situation ? Amélioration ou dégradation ?

(4min40)

La génération de la Marche pour l’égalité, celle des années 80, est souvent assimilée à une génération de militants associatifs, de citoyens investis dans la vie de la cité, attentifs à la chose publique et soucieux d’intervenir là où les besoins se faisaient sentir. Qu’en est-il aujourd’hui ? Où sont les militants associatifs d’hier ? Qu’est devenue cette expérience ? Etes-vous de ceux qui tissent un lien entre une crise du militantisme, à tout le moins la perte d’une expérience et d’un capital associatif et les politiques municipales ?

(2min04)

Faut-il s’attendre à de nouvelles émeutes dans les quartiers ?

(3min14)
 

Entretien et texte, Mustapha Harzoune

A lire : Yazid Kherfi, Véronique Le Goaziou, Repris de justesse, La Découverte, 2003.

Site web : www.pouvoirdagir93.fr

Facebook : https://www.facebook.com/yazid.kherfi
 

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